HECTOR FRANCE - « Le Roman du Curé » (1877)


La littérature anticléricale fut la mode littéraire la plus ébouriffante du dernier tiers du XIXème siècle. Jugée périmée dès le jour même de l'instauration de la laïcité en 1905, alors que d'une certaine manière elle y a contribuée, on l'a bien vite oubliée. C'est d'autant plus surprenant que les oeuvres abondantes de cette mouvance gardent encore toute leur force, toute leur modernité, et même leur parfum de scandale.
Contrairement à une idée reçue, la littérature anticléricale ne fut jamais une littérature athée ou blasphématoire. Elle ne s'attaquait pas à Dieu, ou à la foi religieuse. Elle brocardait ceux qui s'en réclamaient les ambassadeurs exemplaires, les ministres autoproclamés, et les gardiens des bonnes moeurs. D'une certaine façon, les auteurs anticléricaux avaient besoin de l'existence de Dieu pour démontrer à quel point le clergé en étaient des serviteurs corrompus. On peut qu'être révolté par le Mal qu'à la condition de croire à une immanence du Bien.
D'où vint cet anticléricalisme littéraire ? Primitivement, d'un feuilleton à succès, « Le Juif Errant » (1845), deuxième roman-fleuve d'Eugène Sue, qui avait déjà triomphé l'année précédente avec « Les Mystères de Paris ». L'auteur fit de ce deuxième roman une attaque ciblée contre les Jésuites, c'est-à dire La Compagnie de Jésus, congrégation catholique fondée originellement par Ignace de Loyola, devenue au fil des siècles particulièrement intolérante et autoritaire, après avoir développé des systèmes d'emprise psychologique dont certains sont encore en usage dans les sectes modernes.
S'attirant les sympathies des différents papes en utilisant leurs méthodes psychologiques et leurs réseaux pour implanter l'autorité papale dans les imaginations des croyants, ils ont eu à coeur de "politiser" le christianisme, en en faisant une religion ennemie de la République et de la philosophie. Ils ont bénéficié pour cela d'un terrain fertile : par analogie, toute personne ayant foi en un culte monothéïste se sent plus proche d'une autocratie que d'une démocratie. Le concept d'un chef unique semble plus universel. C'est la raison pour laquelle l'Église a toujours été plus encline à soutenir la Monarchie, bien qu'en théorie, elle ne soit pas censée prendre parti dans le domaine politique.
Temporisé par la Restauration, la Monarchie de Juillet, et même le Second Empire, le clergé de France vécut avec douleur la défaite de 1870, la chute de Napoléon III, et l'instauration de la IIIème République, qui montra d'emblée son caractère implacable durant la tragédie de la Commune de Paris.
Ainsi, durant les années 1870, durant lesquelles le peuple français se remettait des désastres de ces deux années terribles et s'habituait, tant bien que mal, au nouveau régime politique, le clergé, sous l'influence des jésuites, s'organisait en résistance intérieure, autant en exprimant la nostalgie de l'Ancien Régime en sermons dominicaux, qu'en développant un véritable travail de sape des valeurs républicaines dans l'enseignement dispensé dans les établissements religieux, lesquels, à ce moment-là, n'étaient pas encore privés.
La IIIème République, en effet, oeuvrait pour une réconciliation nationale en autorisant toutes les tendances politiques à s'exprimer et à coexister. Chose inimaginable aujourd'hui, il y avait à l'Assemblée Nationale des députés monarchistes et bonapartistes qui obéissaient aux règles de la République, avec l'espoir insensé d'arriver à en faire sortir le pays.
Cette mansuétude fit le lit des extrémistes et des fanatiques, comme hélas, c'est encore le cas de nos jours. Parmi eux, les jésuites furent les plus vindicatifs, les plus excessifs, voire les plus criminels, ce qui entraîna l'interdiction d'exercer en France en 1880. Le mouvement s'exila en Amérique, puis en Amérique du Sud, où il trouva une forte audience, et reste encore très influent au Vatican. Les deux précédents papes, Benoit XVI et François, étaient tous deux des représentants de la Compagnie de Jésus.
La littérature anticléricale naquit donc de cette propagande antirépublicaine jésuite, même si la mainmise de cette congrégation ne fut pas toujours perceptible pour les gens du peuple. Simplement, on ressentait, juste au moment où on entrait dans ce qui allait être "La Belle-Époque", une emprise religieuse de plus en plus insidieuse, et de plus en plus agressive.
De probables volumes vendus sous le manteau virent le jour à des tirages limités, probablement plus souvent des pamphlets ou des ouvrages érotiques que des réels romans. Beaucoup ont été perdus, et leurs auteurs n'ont jamais été identifiés. Avant 1905, le délit de blasphème restait justiciable, il fallait être prudent.
Le "Zola" de l'Anticléricalisme fut le marseillais Gabriel Jogand, qui se fit connaître sous le pseudonyme de Léo Taxil. Il reste la référence absolue de ce genre littéraire, lui ayant apporté en plus ce qui lui manquait jusque là : une maison d'édition, et une librairie spécialisée. Contrairement à beaucoup d'autres, ses livres anticléricaux ne sont pas haineux, ils sont ouvertement moqueurs, tournent en dérision les membres du clergé, et ne cherchent pas à convaincre. Son ironie méprisante touche juste : le clergé veut bien être haï, parce que ça le valorise, mais ne veut pas être moqué. Léo Taxil força les catholiques à exprimer publiquement leur haine de la République, tant ils considérèrent qu'il en était le pur produit, ce qui n'est pas faux. La République en prendra bonne note, et protègera autant que possible Léo Taxil, face aux innombrables procès qui lui tombèrent dessus.
La seconde grande figure de la littérature anticléricale fut Hector France, qui, sur le plan humain et littéraire, se tenait aux antipodes de Léo Taxil. Hector France était positivement une tête brûlée, pour ne pas dire une brute. Ce qui n'empêche pas que dans son genre, il était un personnage hors du commun.
Hector France n'avait aucun lien de parenté, même lointain, avec Anatole France, ce dernier s'appelant d'ailleurs en réalité François Thibault. En revanche, Hector France était bien le fils de M. et Mme France. Les deux hommes, de toutes façons, ne partageaient pas le même lectorat, et n'avaient pas de raison de sympathiser.
Originaire d'un village des Vosges, Hector France était issu d'une famille de gendarmes curieusement lettrés et progressistes. Joseph France, son père, était chef d'escadron de la gendarmerie coloniale dans les Caraïbes françaises, et fut sensibilisé au problème de l'esclavage. Il signa en 1846 un vigoureux pamphlet révélant la vraie nature de l'esclavage dans nos futures Antilles.
Par vocation, Hector France entra dans l'armée, mais échoua au concours d'entrée de Saint-Cyr vers 1858. Il s'engage alors comme "spahi", c'est-à-dire comme cavalier militaire de l'armée coloniale, détaché spécifiquement dans l'Algérie Française. Il y resta plus de dix ans, et y mena une vie sexuelle débridée avec des "houris" et des prostituées, qui lui inspirera, trente ans plus tard, son livre de souvenirs, « Sous le Burnous » (1886), qui reste encore aujourd'hui son oeuvre la plus célèbre.
Rapatrié en 1871 pour faire face aux évènements de la Commune de Paris, Hector France ressentit alors son devoir céder devant sa conscience politique. Jugeant que les Communards défendaient une juste cause, il passa dans leur camp, et combattit à leurs côtés contre ses anciens compagnons.
C'était un cas d'une extrême gravité, assimilable à la trahison de son pays. Un conseil militaire fut tenu, et l'armée française condamna Hector France à mort par contumace. Mais malheureusement pour Hector France, la cause du peuple qu'il a rejointe est bientôt vaincue.
L'ancien spahi fut forcé de quitter la France s'il ne voulait pas être arrêté et fusillé. Il se réfugia à Bruxelles, et c'est dans cette ville qu'il commença à écrire son premier roman, lequel, curieusement, n'avait aucun rapport avec le tournant que venaitt de prendre sa vie. Sympathisant avec des hommes de lettres britanniques en vacances à Bruxelles, Hector France consacra les années 1870 à faire l'aller-retour entre Bruxelles et Londres. Dans la capitale britannique, il se fit des amis parmi de nombreux intellectuels amateurs d'érotisme. L'un d'eux était franc-maçon, et le parraina pour rentrer dans la société secrète. Il dut à cette affiliation, et au réseau dont elle bénéficiait en France, la signature de son aministie qui lui permit de revenir en France en 1880, après dix ans d'exil et de condamnation, et d'être signé par Alphonse Lemerre, puis par Georges Charpentier, l'éditeur d'Émile Zola, de Gustave Flaubert et de Guy de Maupassant.
Durant cette vie d'exil partagée entre la Belgique et l'Angleterre, Hector France semble avoir beaucoup travaillé et beaucoup lu. Son premier livre, « Le Roman du Curé » prit au moins cinq années de rédaction. D'un chapitre sur l'autre, on en voit le style, assez pauvre et amateur à ses débuts, s'améliorer progressivement, laissant penser qu'il y a eu de longues pauses dans sa rédaction.
Curieusement, Hector France ne semble jamais avoir tenu sa condamnation à mort pour définitive. Il restait dans des pays frontaliers à la France, il ne se cachait pas, et menait une vie mondaine, même avant de devenir franc-maçon.
En 1876, il tente de faire publier « Le Roman du Curé » chez plusieurs éditeurs fançais, espérant apparemment avoir été oublié au bout de cinq ans, ou qu'un éditeur sautera de joie à l'idée de publier le premier roman d'un traître condamné à mort. Il n'essuie évidemment que des refus, et ses tentatives similaires en Belgique, monarchie chrétienne peu habituée à ce type de publications, ne sont pas mieux reçues.
« Le Roman du Curé » parait finalement en 1877, à Bruxelles, chez Henry Kistemaeckers, éditeur d'ouvrages socialistes, dans un tirage de quelques centaines d'exemplaires, qui furent tous vendus en quelques mois.
En 1879, l'éditeur prit l'initiative de publier une réimpression bibliophile de luxe, avec une eau-forte sigée par le peintre Henry Mabboux, mais dont le prix de vente, excessif pour un tel ouvrage, découragea les acheteurs. Il est probable que la quasi-intégralité de ce tirage de luxe a été pilonnée. Comme d'ailleurs il semble qu'il ne reste plus aucun exemplaire en circulation de la première édition, on peut hélas en conclure que les éditions belges originales de de roman ont disparu à jamais.
C'est un autre éditeur socialiste pareillement prénommé, Henry Oriol, mais français celui-ci, qui publiera la troisième et dernière édition du « Roman du Curé » en 1884, à Paris, avec une illustration de Georges Coutan (dit Pasquin) en frontispice. C'est cette dernière édition, tirée à plusieurs milliers d'exemplaires et encore trouvable de nos jours pour une centaine d'euros, que l'on peut espérer pouvoir lire en ce XXIème siècle, pour peu qu'on goûte aux curiosités littéraires qui ne manquent pas de saveur.
« Le Roman du Curé » n'est pas ce que l'on appellerait un chef d'oeuvre, mais il possède tous les charmes d'un livre maudit, et toute l'intensité d'un récit destiné à choquer, à révolter, à créer un malaise inconfortable chez son lecteur par sa nature excessive, par sa brutalité, ses égarements sordides, sa rancoeur ironique et ses humeurs changeantes.
L'auteur nous invite à partager l'intimité tourmentée du curé Marcel (l'unique appelation qui le désigne, sans que jamais il soit indiqué si c'est un prénom ou un nom de famille). Ce jeune homme trentenaire est le curé nouvellement élu du village (imaginaire) d'Althausen, dans la Moselle (qui est aussi le département où Hector France a passé une partie de son enfance).
Le curé Marcel vit avec une servante prénommée Véronique, femme vieillissante et épaisse, qu'il a "héritée" des précédents curés d'Althausen. Son office est relativement facile dans cette commune rurale de quelques centaines d'âmes, où il est bien accueilli, d'autant plus qu'il est jeune, aimable, et plutôt joli garçon.
Son destin bascule le jour où il croise lors d'une promenade une jeune saltimbanque, prénommée Zulma, qui cherche le chemin de la mairie d'Althausen, où elle doit rejoindre une troupe théâtrale qu'elle doit intégrer comme danseuse. Elle demande son chemin au curé qui la contemple avec une émotion jamais éprouvée auparavant. La sensualité hors du commun de cette blonde évaporée (que l'illustrateur dessinera brune par erreur sur la gravure en frontispice) est pour lui la révélation d'obsessions libidineuses auxquelles il pensait avoir renoncé. L'image de Zulma le tourmente toute la journée. Son église n'étant pas très éloignée de la mairie, il observe Zulma le soir avec des jumelles pendant qu'elle danser sur la place de la mairie, et se sent dominé par une intense envie de faire l'amour, qu'il ne peut satisfaire.
Zulma et sa troupe repartant pour d'autres villages dès le lendemain, le curé pense à tort que l'éloignement de cette tentation blonde va apaiser ss sens. Il n'en est rien. Dominé par des pulsions sexuelles qu'il retient à grand peine, suivies immédiatement de hontes chagrinées et de mortifications, le curé Marcel sent petit à petit une sorte de folie, de frénésie charnelle irréalisable, s'emparer de lui. Il n'est déjà plus le même homme.
Durant la messe, son regard s'attarde sur les plus jeunes de ses paroissiennes, et en remarque particulièrement une, particulièrement dévote, Suzanne Durand. La jeune fille l'attire à la fois par son air mélancolique, propre à inspirer des envies consolatrices, et par son tour de poitrine remarquable. Il finit par l'aborder, sous prétexte de compassion envers sa tristesse.
Suzanne, à vrai dire, n'est pas si triste, mais elle a pour père le Colonel Durand, vieil officier de cavalerie, lequel est un athée et un anticlérical qui voit d'un très mauvais oeil sa fille aller trop souvent à la messe. Or, Suzanne est profondément croyante, pas au point de prendre le voile elle-même, mais elle voudrait vivre sa foi au grand jour, sans avoir à lutter constamment contre l'autorité paternelle. Le colonel étant veuf et Suzanne étant son unique enfant, il n'est pas possible pour elle de se séparer de son père.
Moins par compassion que par intérêt, le curé Marcel décide de faire quelque chose pour elle. Il rend une visite de courtoisie au colonel Durand, mais celui-ci l'abreuve de sarcasmes et d'anecdotes blasphématoires, à la seule fin de le mettre mal à l'aise. Le curé finit par demander à Suzanne de passer discrètement chez lui le soir afin de "discuter du Bon Dieu". Néanmoins, repris par ses pulsions, il ne peut s'empêcher de faire une déclaration d'amour à Suzanne, qui, tétanisée, laisse le curé lui embrasser la main passionnément.
C'est dans cette position que Véronique, qui dormait et qui avait été réveuillée par des chuchotements, les surprend tous deux. Morte de honte, Suzanne s'enfuit, tandis que Véronique fait au curé une étrange sermon, où elle lui apprend qu'avoir des besoins charnels est normal pour un curé, mais qu'il est très grave de compromettre une jeune fille du village, d'autant plus qu'elle-même est là pour "éponger" ces besoins honteux, et que d'ailleurs les précédents curés d'Althausen n'avaient pas rechigné à recourir à ses services.
À la fois honteux et furieux d'avoir été surpris, le curé Marcel repousse Véronique avec horreur. Bien qu'il souffre quotidiennement de ses pulsions sexuelles, il ne veut pas croire que tous les membres du clergé les subissent pareillement, et y cèdent aussi volontairement.
Pourtant, le curé Marcel va de plus en plus mal. Choquée par ce qu'elle a vu, ayant l'impression d'avoir été abusée par Marcel, qu'elle ne fréquentait que par solitude et besoin de parler, Suzanne ne va plus à la messe, et l'évite quand elle le croise. Le curé Marcel se retrouve dans une grande détresse, dont la servante Véronique sait tirer parti pour l'amener enfin un soir dans son lit.
Mais le lendemain matin, Marcel regagne sa chambre écoeuré. Véronique avoue 40 ans, mais en a pas loin de dix de plus. Son corps gras et flasque d'ouvrière défaite lui a presque donné la nausée. Plus que jamais, il veut reconquérir Suzanne, et sort tous les soirs pour traîner autour de sa maison, dans l'espoir de l'apercevoir à la fenêtre. Mais il est régulièrement suivi et épié par Véronique, dont il entend les claquements de sabots derrière lui, et qu'il doit semer dans la nuit du village, avant de revenir errer autour de la maison de Suzanne. Ces passages narrant les escapades nocturnes du curé Marcel, traqué par les pas de sa servante, sont particulièrement cauchemardesques et fascinants.
Véronique ne parvient pas à prendre Marcel sur le fait, mais elle se fait menaçante, quand Marcel lui dit qu'il ne recouchera pas avec elle. Elle joue les victimes, se dit séduite et abandonnée, tout ça pour une petite mijaurée hypocrite, dont le père taillerait le curé en pièces s'il savait ce qui se passait. Elle menace de révéler le scandale, et même de prétendre que le curé Marcel l'a violée, s'il ne consent pas à recoucher avec elle.
Marcel reste ferme et autoritaire face à elle, mais il se sent pris dans un étau où il n'y a pas d'issue. Il écrit une lettre à son oncle, le vicaire Ridoux de Nancy, pour demander à ce qu'on le change de paroisse.
La nuit suivante, il retourne le soir épier la maison de Suzanne, et la trouve, par chance, sur le perron de sa maison en train de prendre l'air à la suite d'une insomnie. Il se jette à ses pieds pour lui demander pardon, mais soudain, les pas de Véronique résonnent dans le silence de la nuit. Suzanne entraîne Marcel dans sa chambre, où ils restent cachés toutes lumières éteintes, en attendant que, dépitée, la vieille servante s'en aille.
Ils ne la verront pas partir. De nouveau saisi par une pulsion sexuelle, Marcel saute sur Suzanne, et lui fait sauvagement l'amour. Suzanne, désireuse d'éviter le scandale, n'ose pas appeler à l'aide, et finit par trouver de l'agrément à la situation.
Les deux amants se séparent peu avant l'aube. Malgré sa rage, Véronique s'est endormie. Marcel regagne son lit, et s'endort avec le sentiment d'être allé au bout de son amour, et d'avoir évité tous les pièges.
Quelques jours plus tard, son oncle, le vicaire Ridoux vient le voir à Althausen, avec l'idée de voir ce qu'il en est. Il n'est pas long à comprendre le problème de son neveu, d'autant plus que la perfide Véronique l'a pris à part pour lui parler de Suzanne.
Au grand effarement de Marcel, son oncle lui tient à peu près le même discours que Véronique : il ne sert à rien de chercher à dominer ses pulsions sexuelles, il faut les évacuer "discrètement" auprès d'une femme de confiance, une servante par exemple, lui dit le vicaire Ridoux en jetant un regard gourmand sur Véronique. Mais il ne faut surtout pas mêler à cela l'amour. Il n'est question de ne soulager le corps pour permettre de se concentrer sur l'essentiel : l'âme.
En ce sens, le caractère offusqué de son neveu sur ces impératifs physiologiques témoigne à ses yeux d'une grande force d'âme, qu'il est inutile de gâcher auprès de stupides paysans. Il lui annonce qu'une nouvelle cure l'attend dans un quartier riche et bourgeois de Nancy. Une cure à prendre dès demain, imposant alors à Marcel de revenir avec lui par le même train, sans faire ses adieux à qui que ce soit. Dans un premier temps, Marcel refuse, il ne veut pas s'éloigner de Suzanne, mais son oncle le menace à son tour de le faire révoquer de l'Église. La mort dans l'âme, Marcel accepte, et quitte Althausen pour toujours dès le lendemain.
Arrivé à Nancy, Marcel est présenté à une vieille comtesse qui est la maîtresse attitrée de l'évèque de Nancy, et qui, à ce titre, fait et défait les carrières cléricales. C'est grâce à elle que l'oncle de Marcel est devenu vicaire, et elle est tout à fait disposée à faire de même pour Marcel quand il sera parfaitement rodé.
Dans les rues de Nancy, Marcel croise une jeune mendiante qui le reconnaît de suite. C'est Zulma, la petite danseuse, lâchée par sa troupe, et qui peine à trouver du travail. Ému, Marcel la recommande à un bourgeois de la ville, ami de la comtesse, qui passe pour aider les jeunes filles en détresse. En réalité, ce vieux barbon libidineux ne les loge que pour les avoir sous la main, les viole chaque soir, et ne leur trouve un emploi que lorsque il s'est lassé de leurs corps.
Zulma n'est pas une vierge effarouchée, mais elle refuse de coucher avec ce vieux salingue, et revient bien vite auprès de Marcel, lui disant qu'elle ne veut pas être entretenue, et qu'elle veut juste travailler. N'importe quel travail honnête lui conviendra, même un poste de servante, et d'ailleurs si monsieur le curé nouvellement arrivé à Nancy n'a pas encore de servante, elle serait ravie de se dévouer pour son bienfaiteur...
La jeune fille connaît bien les hommes, et a toujours su lire dans le regard humide de celui-ci. Elle sait déjà qu'elle a gagné la partie.
Quelques mois plus tard, ayant enfin appris où Marcel officiait, Suzanne Durand débarque à son tour à Nancy. Elle est enceinte des oeuvres de Marcel, pas encore pour que cela se voit sur sa silhouette, mais ça ne tardera plus guère. Elle est venue le voir pour qu'il assume la reponsabilité qu'il a acquis envers elle. Hélas, l'ancien curé Marcel, devenu l'abbé Marcel, est un homme méconnaissable qui s'est fait à sa nouvelle fonction, et n'envisage en réalité que de trouver à Suzanne une assistance et une position. Pour cela, il veut la recommander à un couvent voisin où on la prendra en charge et où on l'accouchera en cachette. Mais ce n'est pas ce que Suzanne est venue chercher : ce qu'elle veut, c'est l'homme qui l'aime, le père de son enfant, le mari qui doit la conduire à l'autel. Marcel hausse les sourcils : se défroquer, alors qu'il sera peut-être nommé vicaire l'année prochaine ? Non, c'est hors de question : il faut attendre. Comme si Suzanne pouvait attendre indéfiniment... La jeune fille hausse la voix devant cet aveuglement et cette lâcheté extraordinaire, au point que Zulma, la servante dévouée, apparaît soudainement, et jette un regard glacé et sans aménité sur cette nouvelle venue. Suzanne alors comprend tout. Pathétique, Marcel lui donne, en pleurant à demi, l'adresse du couvent où se rendre, lui jurant qu'il enverra un commissionnaire les prévenir dès demain. Suzanne, écoeurée, s'enfuit en larmes.
On retrouve son corps noyé le lendemain. La jeune fille a sauté d'un pont et s'est jetée dans la Meurthe. Un message d'adieu, demandant pardon au Seigneur pour ses pêchés, est retrouvé sur elle, et elle demande à ce qu'on apprenne sa mort à l'abbé Marcel et qu'on lui fasse avouer alors la vérité à son sujet.
Pauvre âme chrétienne, trop candide pour ce monde, qui espérait que le confessur se confesserait à son tour... Informé de son suicide, l'abbé Marcel déclare alors à la police avoir recueilli, la veille, cette ancienne paroissienne du village de son ancienne cure, en grande détresse suite à une grossesse avec quelque mauvais garçon de son village. Il avait recommandée la jeune femme ce matin même auprès d'un couvent, lequel confirme aux autorités avoir bien reçu le message de l'abbé. Aucun autre mystère, en apparence, que celui du geste désespéré de la pauvre jeune fille, dont chacun pourra témoigner que l'abbé lui est chaleureusement venu en aide selon le devoir qui lui incombait. L'abbé Marcel a sauvé sa soutane, son futur vicariat, et la tendresse désormais nécessaire de sa servante Zulma. Qu'aurait-il pu faire de plus ?...
Le résumé même du « Roman du Curé » révèle aisément à quel point la lecture en est aussi malaisée que fascinante, peut-être aussi à cause du temps qu'à demandé cette rédaction. L'évolution du style d'Hector France allait de pair avec celle de la direction qu'il donnait à son récit. Débutant comme une moquerie burlesque des pulsions sexuelles d'un curé de campagne, le récit évolue rapidement dans un "thriller psychologique" morbide, avant de s'achever en mélodrame tragique. Le rire cède devant la tension, les haines refoulées, la folie débridée, avant de dénoncer la corruption morale et la perversité de ces gredins de "cafards" (nom injurieux donné aux prêtres par les anticléricaux, par analogie avec leurs soutanes noires).
Hector France était primitivement un militaire. Il en subsiste une certaine brutalité de manières dans son style, ce qu'il assume, puisque le personnage du Colonel Durand est une parodie de lui-même. Mais cette mentalité de "hussard" avant l'heure le pousse à des excès qui sont d'une audace incroyable pour son époque : ainsi, le curé Marcel soulage son trop-plein érotique en imaginant dénudée une statuette de la Vierge trônant dans sa chambre et en lui embrassant les seins, puis un peu plus tard, en ramassant la tête momifiée d'une jeune fille exhumée d'une tombe dont la concession a cessé, qu'il cache au fossoyeur et qu'il ramène dans sa chambre, en l'affublant d'une perruque et de falbalas. Plus tard, on assiste à la révoltante confession forcée d'un petite fille de 8 ans par un l'évêque de Nancy qui la caresse de manière ambigue, et tente - vainement - de lui faire avouer ses fantasmes ou ses séances de masturbation.
Certes, la chasteté n'a pas toujours été facile à assumer pour nombre d'hommes d'église, elle ne les poussa pas tous ensemble à des perversions aussi morbides, avec lesquelles l'auteur, que l'on sait érotophile, semble finalement assez à l'aise, et qui viennent surtout de son imagination à lui.
Si Léo Taxil donnait volontiers dans cette même surenchère généraliste dans le graveleux à caractère diffamatoire, il le faisait avec ironie et humour, dans le désir de choquer les dévots et les membres du clergé par des affirmations scandaleuses et bouffonnes. Hector France, lui, cherche seulement à choquer son lecteur, et à implanter en lui la haine du curé en affirmant que chaque porteur de soutane est un monstre démoniaque de perversion.
Cette attitude est à l'origine de ce qui fait encore la subversion de ce premier roman qui, 150 ans après sa publication, reste de nos jours une oeuvre choquante et profondément dérangeante. Mais, en contrepartie, cela nuit beaucoup à la crédibilité de ce récit qui pourtant, sur certains plans, est assez réaliste, notamment quant à l'hypocrisie du clergé quand il s'agit d'assumer ses égarements.
Cependant, il faut le reconnaître : « Le Roman du Curé » est un livre puissant et exceptionnel, un roman d'avant-garde, et qui l'est demeuré. Récit tournant autour du désir sexuel, mais jamais érotique, jamais troublant; où l'amour est soit une incongruité, soit un prétexte nauséeux - Marcel a-t-il vraiment aimé Suzanne, ou a-t-il juste eu l'instinct de sublimer à ses yeux le désir charnel qu'elle lui inspirait ? -, et où le soin de sauver les apparences n'est que le cache-misère d'une décadence générale, « Le Roman du Curé » est un long cauchemar littéraire qui incite forcément à réfléchir sur la réalité de la religion, des cultes et de la morale. Le besoin s'en faisait sans doute sentir à l'époque de sa parution que de nos jours, où sans s'être totalement affranchie du manichéisme chrétien, la morale est débarrassée de ses oeillères mystiques. Mais la question de la chasteté des prêtres, même si l'hypocrisie en est aujourd'hui ouverement assumée, se pose encore de nos jours, et restera encore probablement longtemps sans réponse, bien que rien dans la Bible, rien ne soit écrit sur ce point-là. C'est d'ailleurs ce qui fait que les pasteurs ont le droit de se marier, et ne s'en privent pas, sans que la ferveur du christianisme ait jamais eu à en souffrir dans les pays protestants. Et la crise permanente des vocations dans l'Église Catholique, sans oublier les cas affligeants de pédophile et les rumeurs de lobby homosexuel, sera peut-être enfin résolue le jour où l'Église sera enfin ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : le berceau de la famille.
























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