top of page

LOUIS-FRÉDÉRIC ROUQUETTE - « Le Grand Silence Blanc » (1920)

  • 30 janv.
  • 10 min de lecture

« Le Grand Silence Blanc » fut l'étonnant et novateur succès littéraire d'un obscur écrivain occitan qui trouva son filon dans le Grand Nord Canadien sans jamais y mettre un pied, mais qui, hélas, ne put en profiter longtemps.

Né en 1884 à Montpellier, Louis-Frédéric Rouquette y passa les trois premières décennies de sa vie, cherchant dès l'adolescence à faire représenter quelques pièces de théâtre dont aucun établissement ne voulut s'encombrer. Marié à seulement vingt ans, Louis-Frédéric Rouquette pratiqua divers petits métiers pour faire vivre son foyer, jusqu'à ce que le destin le mette sur le chemin de son célèbre confrère et compatriote, Paul Vigné d'Octon.

Romancier à scandale dans les années 1880-1890, vantant les amours coloniales, interraciales et le naturisme, Paul Vigné d'Octon, devenu par la suite député-maire de l'Hérault, puis Conseiller Général, avait politiquement préféré se reconvertir dans le roman rural et régional, pour lequel il avait bien besoin d'un secrétaire, voire d'un nègre littéraire. Louis-Frédéric Rouquette occupa ce poste durant quelques années, et on ne saura sans doute jamais à quel point son écriture fusionna avec celle de son employeur, mais il est extrêmement probable que l'influence de Paul Vigné d'Octon fut décisive, puisqu'après avoir publié à compte d'auteur une fantaisie érotique située dans l'Antiquité, « Les Phalliques » (1912), il passa les années suivantes à rédiger quelques romans régionalistes dans l'esprit de Paul Vigné d'Octon, qui ne furent publiés qu'à la fin de la Première Guerre Mondiale, à un moment où, à titre personnel, Louis-Frédéric Rouquette était définitivement passé à autre chose.

Âgé de seulement trente ans en 1914, le jeune homme n'avait pas échappé à la mobilisation générale où, pour des raisons mystérieuses, possiblement dus à sa mauvaise vue (il portait d'épaisses lunettes), il fut réformé sur le plan militaire, ce qui le dispensait de prendre les armes et d'aller se battre, mais pas de servir la France, dans un contexte administratif. Louis-Frédéric Rouquette fut donc expédié en Amérique pour la mise en place de la participation française à l'Exposition Universelle de 1915, située à San Francisco, qu'il mena à bien jusqu'à son achèvement.

Un mystère demeure sur ce que Louis-Frédéric Rouquette a fait de 1915 à 1919, date à laquelle il est rapatrié en France. Il semble que l'administration française, prise toute entière dans une guerre qui durait plus longtemps que prévue, a quelque peu abandonné à leur sort ses envoyés culturels en Amérique. Il est certain que c'est durant cette période que Rouquette découvrit l'oeuvre de Jack London. Est-il pour autant allé dans ce Grand Nord Canadien et en Islande, comme il l'a plus tard prétendu ? C'est peu probable, car il n'avait un Visa que pour les États-Unis, étant fonctionnaire français. Qui plus est, sa faible constitution, sa mauvaise vue, son absence de préparation aux rudes climats de l'Alaska, inclinent plutôt à penser qu'il n'a écrit ses romans que pour raconter la vie d'aventures qu'il aurait aimé avoir, dans des pays où il n'aurait sans doute jamais l'occasion d'aller. Néanmoins, ses récits de voyages furent publiés sous les titres génériques « Romans de Ma Vie Errante», sous-entendant un caractère autobiographique, mais il s'agissait probablement d'une initiative racoleuse de sa maison d'édition, Ferenczi, assez spécialiste de ce genre de méthodes. La plupart des rééditions des romans de Louis-Frédéric Rouquette ne reprendront d'ailleurs pas ce titre générique.

C'est donc courant 1920 que Louis-Frédéric Rouquette écrit, ou plutôt finalise, son premier ouvrage sur le Grand Nord,  « Le Grand Silence Blanc », qui parait en volume en toute fin d'année et qui sera un des grands succès de l'année 1921. Ce récit, qui tient à la fois du recueil et du roman, car plusieurs de ses nouvelles se suivent ou se déroulent la même journée, s'inspire ouvertement du premier recueil de nouvelles de Jack London, « The White Silence » (1899). Au-delà du titre, la filiation est parfaitement assumée, dans le sens où plusieurs des histoires de ce récit se veulent des variantes des nouvelles de Jack London. Ainsi, ce dernier, dans « The White Silence », avait raconté l'histoire prétendue réelle du chasseur qui avait tué le dernier mammouth encore en vie. Dans « Le Grand Silence Blanc », Rouquette fait raconter par un de ses personnages l'histoire tout aussi prétendument réelle d'un prospecteur d'or qui, en essayant d'éventrer à la dynamite une colline qu'il croit aurifère, met à jour le squelette fossilisé d'un mammouth, qu'il finira par revendre à un musée à un très bon prix, lequel estomaquera les collègues du prospecteur qui avaient tant ri de sa mésaventure.

De cette manière, Louis-Frédéric Rouquette ne se veut pas à proprement parler un plagiaire, mais un homme qui a la prescience que l'oeuvre de Jack London peut générer un nouveau style de roman d'aventures en Europe, dont il restera le pionnier français, suivi de peu par un autre écrivain, Jean Martet, auteur de l'autre grand classique post-Jack London, « Marion des Neiges » (1928), mais qui, cependant, au bout de quelques années, s'éloignera de la thématique du Grand Nord, pour s'intéresser à bien d'autres destinations.

« Le Grand Silence Blanc » de Louis-Frédéric Rouquette aura cependant un destin que l'auteur, prématurément décédé en 1926, n'apprendra jamais. Traduit aux Etats-Unis en 1930, « Le Grand Silence Blanc » connaîtra là-bas un étonnant succès commercial auprès des fans inconsolables de Jack London, ce qui relancera d'ailleurs en France la renommée du « Grand Silence Blanc » , lequel connaîtra une nouvelle ferveur, et sera de multiples fois réédité entre les années 30 et la fin des années 60, surtout dans des collections pour la jeunesse, bien que le livre contienne quelques scènes sanglantes et psychotiques qui en font plutôt un ouvrage pour adultes.

Il est vrai que Jack London ne fut jamais considéré en France comme un grand écrivain, du fait que l'on ne pouvait mesurer en France la portée sociale de sa pensée. « L'Appel de la Forêt » (1903) et « Croc-Blanc » (1906) furent immédiatement publiés ici dans des collections pour la jeunesse. Le même sort fit réservés aux premiers récits de voyages de Louis-Frédéric Rouquette, qui d'ailleurs ne s'en défendit pas, et publia même directement un ouvrage pour enfants, « Le Secret du Pôle (Aventures du Môme Roudoudou) » dès 1922.

La carrière de Louis-Frédéric Rouquette fut, hélas pour lui, très brève, car il décéda en 1926 des suites d'une appendicectomie. Durant ces six années de créativité, il publia quatre autres romans dont on retiendra surtout, « La Bête Errante » (1923), à la fois suite et "remake" du « Grand Silence Blanc », bien plus abouti que celui-ci, et « L'Île d'Enfer » (1925), son roman terrifiant sur l'Islande volcanique. « La Bête Errante » fut son seul roman adapté au cinéma, dans un court-métrage muet de 1931 que l'on peut voir gratuitement sur YouTube.

Revenons au « Grand Silence Blanc » qui, pour être son roman le plus célèbre, n'en est pas moins le rendu très imparfait d'un collage de nouvelles vraisembablement écrites durant plusieurs années entre les États-Unis et la France, et dont le ton et l'esprit sont parfois très différents, témoignant d'une rédaction espacée et d'une évolution du style.

Bien que présenté à sa sortie comme un « Roman Vécu de l'Alaska », ce n'est pas vraiment un roman, mais une suite de nouvelles avec des personnages récurrents, dont le narrateur lui-même, et qui dépeignent une succession de petites scènes, souvent quotidiennes, Dans le cadre d'une vie dans un environnemment glacé et hostile, où la solitude et l'absence de perspectives plongent les hommes dans l'alcoolisme ou la folie. Mais comme ce besoin de contact humain est souverain, tout est prétexte à s'inviter chez l'un, chez l'autre, pour parler de tout et de n'importe quoi, comme on le fait dans un bistrot. Ainsi, ce récit sur la solitude et l'isolement se révèle-t-il un livre très bavard, puisque chaque nouvelle naît de la visite ou de l'irruption d'un personnage local dans le morne environnement du narrateur, dont on ne saura d'ailleurs pas ce qui l'a amené aux environs d'un Yukon, où il n'y avait déjà plus beaucoup d'or à glaner depuis 20 ans.

Il faut aussi préciser que l'auteur ne partage pas sa propre expérience, mais se contente -soi-disant - de publier le manuscrit qu'un certain "Freddy", prospecteur fraîchement rentré en France, serait venu lui confier. Pourtant, il sera peu question de prospection dans ce roman, mise à part pour préciser que le peu d'or découvert ne permet pas de s'enrichir mais aide simplement à survivre, ce qui ôte d'ailleurs à tous les prospecteurs la moindre raison de rester dans cette région. Malgré tout, ils restent souvent là jusqu'à ce que la mort les prenne. Freddy, lui, reviendra en France, abandonnant même son fidèle husky Tempest à son ami, le postier Gregory Land, puisque le chien ne s'adapterait pas dans notre pays. La scène très lacrymale d'abandon de l'animal, qui clôt le récit -, et qui est d'ailleurs un abandon très relatif puisque le chien change juste de maître - a néanmoins bouleversé toute une génération de lecteurs.

L'oeuvre néanmoins reste inégale, car même si « Le Grand Silence Blanc » n'est pas son premier livre, Louis-Frédéric Rouquette devait alors repenser intégralement sa manière d'écrire, et il ne le fit pas sans maladresses, en tentant d'allier l'efficacité narrative américaine, avec l'ébauche d'une profondeur littéraire plus française. Mais indéniablement, ce livre lui a permis de poser les bases de son nouveau style, et parmi les différentes scènes de son récit, certaines sont grandement réussies, comme la rencontre brève avec Jessie Marlowe, meurtrière en fuite et seule figure féminine du roman, ou celle avec César Escouffiat, personnage habillé comme au XIXème siècle, helléniste distingué, parlant parfaitement le grec ancien, ayant appris tout cela ici, en Alaska, parce qu'il s'ennuyait.

Le deuxième personnage majeur de ce récit est le postier Gregory Land, un Américain qui a abandonné la prospection pour endosser le rôle de postier. Un emploi assez mal payé, mais qui lui vaut un salaire fixe tous les mois, et apporte quantité d'avantages en nature. Car bien entendu, Gregory connaît tout le monde dans chaque village, même ceux qui attendent désespérément une lettre qui n'arrive jamais. Avec son traîneau et ses chiens, il pousse même jusqu'aux cabanes et aux wigwams reculés de ceux qui sont installés loin de toute habitation, au bord du Yukon. Gregory Land est devenu un lien social nécessaire dans cet univers hostile. Dernier contact avec le reste de l'humanité, il est attendu avec impatience, aimé, et on l'invite un peu partout à boire un coup ou à déjeuner. Comme il lui faut faire la conversation avec un peu tout le monde, il est devenu un collectionneur d'histoires et un conteur.

Très logiquement, il retrouve ponctuellement Freddy dans sa cabane, qui est assez confortable, et beaucoup des nouvelles de la deuxième moitié du récit ne sont que des anecdotes et des légendes locales contées par Gregory. Freddy, en effet, ne vit pas grand chose d'intéressant par lui-même. Ne prospectant plus, il chasse de quoi se nourrir avec son fusil et son chien, quelquefois en compagnie d'un ami indien, chasseur de phoques. Mais si la solitude le mine, la monotonie primitive de son existence ne semble pas lui déplaire. Venu en Alaska sur un coup de tête, il en repartira de même, sans explication.

« Le Grand Silence Blanc » a une qualité majeure : c'est un roman plutôt court, ce qui le rend encore agréable à lire, bien qu'il n'y ait en réalité pas grand chose dedans. À sa parution, on peut comprendre l'intérêt qu'il a suscité, car c'était le premier roman français à proposer une immersion en Alaska. Le problème, c'est qu'il n'y a pas grand chose d'autre que cette immersion, qui d'ailleurs n'est pas très détaillée, et ne se concentre que sur ce qui inspire au narrateur un sentiment d'isolement et de solitude. L'absence de toute progression dans le récit, ainsi que le découpage en nouvelles qui commencent et se terminent un peu toutes de la même façon, renforcent le sentiment de monotonie, de vacuité, et paradoxalement aussi, de tranquillité. Les nombreux personnages qui apparaissent et disparaissent, et avec lesquels Freddy intéragit, participent aussi de cette monotonie rituele, pas totalement désagréable, même si une gêne transparait souvent dans les dialogues. Dans une région uniformément enneigée, où il y a peu d'êtres humains, on les côtoie par besoin, pas par envie. La camaraderie solidaire dissimule mal le peu de choses qu'on a à se raconter, et font ressentir l'absence d'amitié entre deux êtres qui sympathisent seulement pour ne plus être seuls. Quand on a besoin de présence humaine, peu importe à qui on a affaire. Même entre Freddy et Gregory, qui se jètent régulièrement des piques et se charrient souvent, cette apparence de complicité n'a pas d'autre but que de chasser le silence qui s'installe quand on parvient au bout d'une discussion.

Ce fond de désespoir joue beaucoup dans la charme que peut encore avoir  « Le Grand Silence Blanc », dont le climat particulier n'est pas ouvertement exhibé, mais bourdonne continuellement en arrière-plan, comme un "bruit blanc" hypnotique. C'est un récit qui parle du silence en ne montrant que des personnages qui passent leur vie à le briser sous n'importe quel prétexte, sans autre objectif que de gagner encore quelques minutes sur la solitude muette qui les oppresse en permanence. C'est très intéressant, mais c'est tout de même un peu succinct.

Louis-Frédéric Rouquette sera plus inspiré avec  « La Bête Errante » (1923), véritable roman cette fois, ou l'on retrouve le personnage de Gregory Land, et où l'auteur développe de manière bien plus aboutie son "impressionnisme littéraire", en y ajoutant cette fois le mouvement, l'action et la violence.

Quand il est chez lui, le prospecteur est un homme perdu. Quand il sort de chez lui, et qu'il doit se rendre quelque part, en se frayant un chemin qui n'existe pas, parmi des ours, des loups, ou des brigands, l'homme perdu devient une bête errante, luttant pour sa survie. Mais une fois hors de danger, il ne sait toujours pas quoi faire de sa vie.

Quelques mots, enfin, sur cette édition particulièredu « Grand Silence Blanc », publiée aux Éditions de la Nouvelle France en 1945, dans un tirage limité à 500 exemplaires, illustrée d'une façon assez moderne par Pierre Watrin, qui a choisi de dessiner des silhouettes bizarres, tourmentées, souvent imprécises, peintes via une quadrichromie gris / vert bouteille / marron foncé / rouge brique, qui, hélas, fait perdre beaucoup de sa blancheur glaciale à ce « Grand Silence Blanc ». Cependant, l'esprit de solitude et de désespoir, et la manière dont les personnages se raccrochent aux autres, est tout à fait bien rendu dans ces dessins et, en ce sens, c'est peut-être l'édition illustrée la plus fidèle à l'atmosphère du récit, parmi toutes celles qui ont été imprimées à ce jour. Quelques unes des illustrations de PIERRE WATRIN pour ce récit, avec leurs couleurs originales :











Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
Post: Blog2_Post

© 2022 par Mortefontaine. Créé avec Wix.com

bottom of page