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MAURICE LARROUY - « Eaux Brûlantes » (1931)

  • 11 déc. 2025
  • 8 min de lecture

Pour qui s'intéresse à la littérature coloniale française du XXème siècle, Maurice Larrouy est un nom essentiel, à la fois par la qualité de son écriture et par le témoignage qu'il nous a laissé de l'administration coloniale, spécifiquement en Indochine Française.

Fils d'un officier de marine, né en 1882 en Algérie Française, Maurice Désiré, dit Maurice Larrouy, fut un homme dont la carrière semble avoir été tracée dès le départ. Cette particularité est importante pour comprendre un auteur qui ne remit jamais en question l'empire colonial français, ni le rôle que l'armée et la marine devaient y jouer.

Lieutenant de vaisseau, cet homme instruit, et même étonnamment érudit, caressa la muse dès le début du XXème siècle, publiant quelques romans à partir de 1909 sous le pseudonyme de René Milan, afin de ne pas être accusé, en tant qu'officier militaire, de sortir de son devoir de réserve. Mobilisé durant la Première Guerre Mondiale, il n'en lâcha pas pour autant la plume, et parvint à publier en 1917, sous le pseudonyme Y., un roman de guerre immersif, « L'Odyssée d'un Transport Torpillé », qui, en dépit de quelques pages censurées, exigées par l'armée qui leur trouvait un caractère "défaitiste", obtint le prix Fémina.

Cette reconnaissance eut un double impact : elle validait sa jeune carrière littéraire, mais l'obligeait, à brève échéance, à quitter l'armée dès la fin de la guerre, ce qu'il fit dès 1919, tout en conservant un statut de réserviste. Maurice Larrouy n'avait pas trahi son uniforme en publiant son roman, mais il lui fallait choisir entre la plume de son écriture réaliste et l'appartenance à celle que l'on surnommait La Grande Muette. La défaite de l'Allemagne assurant une paix durable en Europe, il choisit bien volontiers la plume.

Pour autant, Maurice Larrouy se mit au service de l'administration coloniale. Déjà passionné depuis son adolescence par le Sud-Est asiatique, il devint capitaine de corvette, puis capitaine de frégate, dans le cadre de fonctions discrètes, vraisemblablement diplomatiques ou mondaines. Ce recyclage prestigieux combla ses goûts onéreux pour les voyages et lui fournit suffisamment de temps libre pour poursuivre parallèlement une carrière littéraire qui s'étira au final sur vingt ans, et fut marquée notamment par le roman « Coups de Roulis » (1925), qu'André Messager et Albert Willemetz adaptèrent trois ans plus tard en opérette à succès, ainsi que par « Leurs Petites Majestés », unique roman humoristique de Maurice Larrouy, fantaisie un brin paillarde, probablement inspirée de faits réels personnels, racontant le transport diplomatique d'un obscur monarque d'une région reculée d'Indochine, se déplaçant avec un harem de petites annamites au tempérament de feu, qui vont semer la pagaille dans tout l'équipage du navire.

Maurice Larrouy possédait l'archétype de l'esprit militaire, rigoureux, rationnel, discipliné, chez lequel naît cependant une certaine forme de poésie et d'émotion, au contact des populations exotique, vivant dans ce qu'un esprit cartésien appellerait une société anarchique et désordonnée. Pour autant, s'il ne peut s'empêcher de faire preuve parfois d'une certaine condescendance, il n'était pas le moins du monde quelqu'un de raciste. Au contraire, il ne cache pas sa sensibilité envers la beauté des personnes de type asiatique, les hommes comme les femmes, le caractère sain de leur façon de vivre et de leur alimentation, la magnificence de leur patrimoine architectural et de leurs expressions artistiques. La seule chose qui le chagrine, au final, c'est cette lourde incompréhension sur le plan de la logique, sur le plan de la morale, sur le plan même de la dignité humaine, qui lui semble inconciliable, mais qui, dans certaines occasions, l'amuse aussi beaucoup. En réalité, Maurice Larrouy aimait profondément l'Asie, en dépit de ce qui lui apparaissait comme une civilisation marquée par une désorganisation profonde. À cause de cela, il se montra un fervent colonialiste, persuadé, comme beaucoup de ses semblables, que la civilisation occidentale apportait à une population rurale et repliée sur elle-même les sciences nécessaires du commerce, de l'industrie et de la logistique. Reconnaissons que sur ce dernier plan, la colonisation française fut effectivement - et peut-être exceptionnellement - bénéfique aux populations asiatiques, qui vivaient jusque là dans un dénuement fataliste. La France défricha l'épaisse jungle qui recouvrait alors une grande partie du territoire, y creusa des routes qui sont encore aujourd'hui empruntées par tous les habitants, y édifia des édifices et des églises qui sont toujours debout. Ce furentt aussi des archéologues français qui exhumèrent la métropole antique d'Angkor, d'origine pré-bouddhiste, qui était alors presque intégralement recouverte d'une végétation tropicale, et vouée à la destruction totale.

Néanmoins, aussi bénéfique qu'ait été l'aventure de l'Indochine Française pour des populations à l'existence précaire, la France ne s'en était pas moins installée dans des pays étrangers, et y faisaient régner sa loi. Et parmi ces lois, il y en avait une que les populations colonisées ne pouvaient accepter : nous combattions la misère, certes, mais nous aimions la guerre. Et entre 1939 et 1945, nous avons apporté la guerre en Indochine, par le biais des Anglais qui y affrontèrent les Japonais, et que nous avons rejoints dans ce combat, faisant de notre Indochine un bien involontaire champ de bataille.

Or, les populations colonisées préféraient encore la misère à la guerre, et lorsque notre guerre fut terminée, ils débutèrent un nouveau conflit pour nous chasser de chez eux.

Cela, Maurice Larrouy ne le devina pas, et heureusement pour lui, il ne le vit pas non plus, puisqu'il mourut précocement en 1939, dans la propriété du Loiret qu'il avait acquise à sa retraite, pour y couler des vieux jours qui, hélas, ne furent guère nombreux.

C'est cette retraite précoce, précisément, qui est à l'origine de ce roman, « Eaux Brûlantes » (1931), premier volume d'une trilogie qui compte ensuite « Le Cargo Tragique » (1932) et « Eaux Glacées » (1934), trois livres qui se veulent plus ou moins des journaux de voyages, des comptes-rendus d'une véritable croisière ludique donnant à Maurice Larrouy l'occasion de revenir sur les lieux où il a longtemps travaillé ou guerroyé, sauf que cette fois-ci, il revient en touriste désoeuvré.

« Eaux Brûlantes » est clairement l'un de ses meilleurs livres, même si, nouvellement signé chez Fayard après plus d'une quinzaine d'années passées aux éditions de France, l'auteur cherche à appuyer son académisme littéraire d'une manière quelque peu désuète, et parfois même snobinarde. Son insistance à utiliser des mots rares et compliqués, quelquefois d'ailleurs au sein de notables contresens, et parfois même, quitte à tomber dans de curieux néologismes (comme de parler de "radioïste" pour désigner un opérateur radio), n'est pas toujours heureuse.

Mais il serait de mauvaise foi de ne pas reconnaître dans cette envolée littéraire débridée quelques moments de grande beauté et d'immense poésie, notamment quand il s'agit de décrire les paysages grandioses de l'Asie du Sud-Est, ou les Ruines d'Angkor, visitées en pleine nuit.

Comme il l'avoue lui-même dans sa préface, l'intention première de Maurice Larrouy était de signer quotidiennement un journal de voyage, format tout à fait classique et goûté par son public à l'époque, mais que l'auteur lui-même n'avait jamais pratiqué auparavant, et qu'il n'a pu s'empêcher de complexifier, en faisant de chacune de ces semaines de voyages un massif paragraphe balzacien ou stendhalien, lequel, sans jamais évidemment parvenir à la perfection de ces modèles, est loin de leur faire injure. L'éphéméride initialement prévu a d'ailleurs laissé place à de longs chapitres rassemblant, avec une grande profusion de détails, les séquences hasardeuses d'une croisière de plusieurs mois durant laquelle Maurice Larrouy, sa femme Denyse et son fils Philippe, voguent de Paris à Saïgon (aujourd'hui Hô Chi Minh-Ville), de Saïgon à Singapour, de Singapour à Java, de Java à Bali, avant de revenir à Saïgon, où Denyse, atteinte de fièvre typhoïde, a dû être hospitalisée durant deux mois pendant que son mari et son fils poursuivaient leur voyage. Une fois la courageuyse épouse rétablie, la famille Larrouy au complet reprend son périple vers Hanoï, et enfin vers la région du Yunnan, en Chine. Ce sera principalement en Chine que se déroulera « Le Cargo Tragique », le tome suivant de la trilogie, tandis que le troisième tome, « Eaux Glacées », verra le voyage reprendre en Mandchourie, au Japon, puis au Canada et aux États-Unis, avant que les Larrouy ne rentrent à Paris.

« Eaux Brûlantes » est donc la première étape d'un véritable tour du monde, mais d'un tour du monde serein, apaisé, sans autre aspérité que la maladie de Denyse, et qui devient assez vite le retour d'un homme sur son passé, qui en profite pour faire aussi le tour d'horizon de ses amis et de ses connaissances, majoritairement des hauts fonctionnaires, des ambassadeurs et des producteurs-exportateurs, français ou hollandais, puisque une grande partie de l'Indonésie était alors une colonie néerlandaise.

On pourrait croire que cette croisière de luxe, entre nantis et privilégiés, pourrait se révéler pompeuse et lassante. Il n'en est rien, car Maurice Larrouy se laisse vite envahir par la mélancolie. Ce long voyage est probablement le dernier, il en est conscient. Mis à la retraite à 48 ans, il bénéficie de revenus confortables, mais qui ne lui permettront plus de mener son train de vie en Indochine. Ce tour du monde, cette dernière folie, c'est aussi pour lui l'occasion d'engranger d'ultimes souvenirs d'un antipode qu'il ne reverra pas. D'où une volonté farouche de tout décrire, tout explorer, tout voir, avec la minutie d'un homme dont les rapports militaires devaient être irréprochables. Ce souci dans le détail des descriptions préfigure même parfois le Nouveau Roman, et plus particulièrement les livres de Michel Butor.

Aussi, « Eaux Brûlantes » s'enrichit-il de cette mélancolie de l'homme qui dit au revoir à sa jeunesse, au revoir à l'Asie, et, quelque part, au revoir à la vie. Réduit à son statut de touriste, Maurice Larrouy ne cache pas qu'il s'enfonce dans une mollesse neurasthénique, renforcée par le fait que sur un paquebot, il n'a pas accès à la cabine de commandement, ni à la radio qui lui permettrait d'avoir des nouvelles de l'Europe. Sans radio, sans journaux, sans collègues, sans confrères, l'homme en croisière est déconnecté du monde, déconnecté de la réalité, déconnecté de tout. Heureusement, il y a les étapes, celles qui sont connues, et qu'on revoit une dernière fois le coeur serré, et celles que l'on découvre, dont on s'emplit les yeux et la mémoire, et que l'on consigne le soir dans son manuscrit pour ne rien oublier.

Près d'un siècle plus tard, « Eaux Brûlantes » restitue finalement la dernière virée maritime au Paradis Asiatique d'un fonctionnaire zélé qui se plie, comme toujours, au règlement, mais cette fois, bien qu'il s'en défende, il lui en coûte vraiment. La qualité de son livre doit beaucoup à ce désir profond d'enchaûner les souvenirs comme des perles sur un long collier, qu'importe que ces perles soient intimement émotionnelles, ataviquement administratives ou irrépressiblement comiques. Elles reconstituent la fin de carrière d'un officier diplomate qui ne sait pas encore que l'Asie Colonisée qu'il parcourt ne lui survivra pas longtemps, et qui se sent mourir à petit feu devant ces péninsules et ces archipels qui lui semblent immuables, tout en se consolant sur l'utilité réelle de son existence, confiant en la présence française, à sa mission civilisatrice et confiant en son implantation irréversible en milieu sauvage.

Certes, cette mentalité a vécu, et ne correspond plus aux valeurs de ce siècle-ci, - encore que l'avenir réserve sans doute quelques surprises en la matière. Mais ce récit de voyage, à la fois documenté et intime, réaliste et secret, témoigne de ce que fut véritablement, parmi les fonctionnaires de l'administration coloniale, l'attachement profond de quelques hommes de grande valeur, pétris de ces bonnes intentions dont l'Enfer est souvent pavé, pour une civilisation différente, dont la soumission aux valeurs occidentales était peut-être moins estimée, moins atachante, que l'indifférence sereine et l'histoire trois fois millénaire.

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