PAUL REBOUX - « Théodora, Saltimbanque Puis Impératrice » (1950)
- Dorian Brumerive
- 28 oct. 2025
- 14 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Personnalité prolifique du milieu littéraire au XXème siècle, Paul Reboux reste surtout connu des bibliophiles pour une trilogie de pastiches littéraires publiés entre 1908 et 1913, « À La Manière De... », co-écrits avec son ami Charles Müller, lequel mourut au combat en 1914. Paul Reboux écrivit à lui seul deux autres volumes de ces pastiches en 1925 et 1950.
Cette série de cinq recueils suffit à asseoir la popularité de Paul Reboux, lequel bénéficiait déjà d'une certaine célébrité dès son enfance, étant le fils de la célèbre modiste franco-belge Caroline Reboux.
La carrière littéraire de Paul Reboux fut, sur bien des plans, digne de la réussite de sa mère, même si l'écrivain ne négligea aucun effort pour justifier son succès littéraire. Graphomane patenté, allant parfois jusqu'à sortir trois ou quatre livres par an, tout en étant rédacteur-en-chef de plusieurs organes de presse humoristiques ou grivois, Paul Reboux fut l'un des auteurs les plus volontiers hédonistes et bons vivants du siècle écoulé. Il nous a laissé près d'une centaine d'ouvrages très variés qui restent relativement rares à dénicher en dépit de leurs importants tirages : romans gaulois, bouffonneries coloniales vantant les amours interraciales, recueils de poèmes sulfureux, ouvrages de conseils conjugaux ou sexuels, récits de voyages, et enfin, l'âge venant, de nombreuses biographies plus ou moins fantaisistes - et assumées comme telles - de grands personnages historiques.
C'est à cette dernière catégorie qu'appartient « Théodora, Saltimbanque Puis Impératrice » (1950), sans doute son ouvrage le plus massif, puisqu'il avoisine les 400 pages, une épaisseur de papier rare chez un hommes de lettres qui affectionnait plutôt les livres courts mais foisonnants.
Dans ce roman biographique, Paul Reboux se penche sur un personnage ayant réellement existé, l'impératrice Théodora, épouse de l'empereur de Constantinople, Justinien Ier, tous deux ayant régné durant la première moitié du VIème siècle de notre ère. On sait peu de choses sur l'histoire de cette femme, si ce n'est qu'une fois impératrice, elle eut une influence très importante sur la société byzantine de son époque. Très pieuse, elle contribua à la christianisation de son peuple, resté très païen en ce siècle encore fortement marqué par l'Antiquité finissante.
Le règne de Théodora est marqué par le fait qu'elle n'était pas seulement l'épouse de l'Empereur, mais qu'il s'agissait véritablement d'un couple impérial, régnant ensemble, apparaissant publiquement ensemble, édictant les lois ensemble. Elle est ainsi pleinement reconnue de son temps comme la co-autrice du "Code Justinien", le premier code civil de l'Histoire attribuant entre autres le même statut aux hommes et aux femmes, et qui rompait avec l'antique droit romain. Le "Code Justinien" perdura jusqu'au siècle suivant, mais n'eût pas d'influence directe sur le Moyen-Orient, ni même par ricochet en Occident. Il était sans doute encore trop tôt pour que les idées égalitaires apparaissent comme progressistes.
Néanmoins, Justinien et Théodora furent postérieurement élevés aux titres de saints dans l'église orthodoxe.
La vie de ce couple impérial nous est essentiellement connue par les nombreux écrits élégiaques de leur biographe officiel, Procope de Césarée, qui était une des éminences grises de Constantinople. De la même génération que Justinien et Théodora, il consigna tous les grands évènements de leur règne, et comme ce couple impérial fut béatifié, les écrits de Procope de Césarée furent ponctuellement conservés et reproduits par les moines copistes, jusqu'à l'époque contemporaine.
Pourtant, il y eut entre Justinien, Théodora et leur biographe, un mystère qui fut révélé à la mort de Théodora, laquelle mourut à la cinquantaine d'un probable cancer du sein. Dès lors qu'elle fut ensevelie, Procope de Césarée, qui n'avait eu pour l'impératrice que des propos élogieux, écrivit plusieurs livres scandaleux visant à briser l'image sainte de Théodora, la décrivant comme une ancienne esclave chypriote, devenue saltimbanque, puis courtisane, avant de se faire épouser par Justinien sous une fausse identité. Contre toute attente, il ne semble pas que Justinien se soit opposé à ces révélations, bien qu'il se soit prononcé à plusieurs reprises comme inconsolable de la mort de sa femme.
Aujourd'hui encore, on ne sait guère plus de choses sur les raisons de ces publications, ni même sur la réalité de ce qui y est narré. Théodora étant perçue comme une fervente chrétienne, il y avait une volonté indéniablement diffamatoire à diffuser le récit d'une jeunesse libertine et tumultueuse, mais sans doute aussi un peu trop mal intentionnée pour que l'on doute légitimement des propos rapportés. Cependant, quel pouvait être la raison de salir ainsi la mémoire de la souveraine disparue ? Justinien ne se remaria pas, et mourut une quinzaine d'années plus tard sans avoir jamais hissé sur le trône une nouvelle impératrice, ce qui, si ça avait été le cas, aurait sans doute nécessité d'étouffer auprès du peuple le souvenir de la première.
Il est à mon avis plus probable que la publication de ces écrits ait été le souhait de Théodora elle-même sur son lit de mort. Devenue très pieuse, voyant peut-être sa maladie, non identifiée à cette époque, comme une punition divine pour ses pêchés de jeunesse, Théodora, n'ayant plus la force d'écrire elle-même une longue confession, en aurait chargé le fidèle Procope de Césarée, dans un esprit de mortification visant à lui accorder le pardon de Dieu, et peut-être aussi celui de son peuple.
Toujours est-il que l'église orthodoxe ne chercha jamais à discréditer les révélations de Procope de Césarée, qui connurent la même postérité que les autres textes écrits à la gloire du couple impérial byzantin.
De ce fait, le mythe de Théodora trouva toujours, même chez les plus fervents catholiques, un intérêt constant de siècle en siècle, et qui atteint son point culminant en 1884 avec « Théodora », la pièce à succès de Victorien Sardou, qui révéla - ou plutôt acheva de révéler - la grande tragédienne Sarah Bernhardt.
Victorien Sardou fut, durant la deuxième moitié du XIXème siècle, le représentant d'un théâtre à grand spectacle qui connût un énorme succès; un théâtre qui préfigurait d'une manière surprenante les "peplums" du futur cinématographe. Riches en décors gigantesques et clinquants, en costumes flamboyants, en innombrables figurants, les pièces de Victorien Sardou en mettaient plein les mirettes, à destination d'un public à chaque fois estomaqué par tant de grandiloquence. Comme Victorien Sardou était passionné d'histoire, il plaçait souvent ses tragédies dans un contexte historique réel, en recourant à des personnages réels de périodes peu connues de l'Histoire ancienne.
« Théodora » compte parmi les pièces les plus célèbres de Victorien Sardou, et nul doute que Paul Reboux, né en 1877 et élevé dans le gotha parisien, a vu dans son enfance cette pièce de Sardou et sans doute d'autres du même genre sur scène. Plusieurs de ses tardives biographies romancées s'inspirent d'ailleurs de la vie de personnages "récupérés" par Victorien Sardou. Il n'est d'ailleurs pas déplacé de parler de "récupération" : si Victorien Sardou était un érudit qui plongeait ses spectateurs dans la reconstitution assez exacte d'un siècle passé, ses intrigues relevaient plus banalement de mélodrames sentimentaux, en s'éloignant considérablement de toute réalité historique.
En abordant le personnage de Théodora, Paul Reboux a donc clairement cherché à faire coup double : il a repris globalement le récit de Procope de Césarée. Il a également emprunté quelques éléments du mélodrame théâtral de Victorien Sardou. Sa contribution fut donc de broder un patchwork des deux en une biographie romancée de Théodora, tout en enlevant l'aspect dramatique et mortifié de ce récit pour en faire une fantaisie galante, sensuelle, poétique, puisque ce n'est ni la courtisane rouée, ni la sainte impératrice qui l'intéressent vraiment : c'est la petite coquine qui court après l'amour, et qui va le chercher dans de nombreux lits, en compagnie d'hommes - mais aussi de femmes : un détail qui d'ailleurs ne doit rien à Procope de Césarée, ni à Victorien Sardou.
« Théodora, Saltimbanque Puis Impératrice » est donc en réalité le portrait grivois et ému d'une lolita antique à la candeur libertine qui se taille un avenir à coups de reins, mais qui traverse aussi des épreuves douloureuses et d'authentiques chagrins d'amour qui l'amènent à se remettre en question, et à s'abîmer dans une quête spirituelle qui la conduira, au fil des années, à la foi religieuse puis au pouvoir absolu.
Le roman s'articule en chapitres courts formant à vue de nez trois parties : l'enfance et la jeunesse amoureuse de Théodora, l'élévation sociale par la courtisanerie suivie des premières années de doute spirituel, puis enfin son règne comme impératrice.
La première partie est de loin la plus réussie, peut-être parce qu'abordant la période la moins connue de la vie de Théodora. La jeune fille, que l'on découvre comme enfant malicieuse, fut amenée comme esclave de Chypre jusqu'à Constantinople, en compagnie de ses parents. L'esclavage était alors un statut alors relativement bien accepté, puisqu'il pouvait mener à l'affranchissement et à la citoyenneté au bout d'un certain nombre d'années. Le père de Théodora est employé dans les courses de chars, et finit assez vite par devenir conducteur.
Paul Reboux nous fait découvrir, avec une certaine justesse, la place très particulière occupée par les courses de chars, que se disputent quatre équipes, les Bleus et les Verts, dominants, puis les Blancs et les Rouges. Ces équipes ne sont pas uniquement des sportifs : ce sont de véritables factions politiques, à l'esprit corporatiste, qui se disputent les influences et les idées politiques de la société byzantine. Ainsi, chaque course est avant tout une sorte de metting politique, d'élection locale, où chaque spectateur supporte à la fois son équipe préférée et la faction à lequelle il appartient.
La jeune Zoé vit en enfant sauvage dans les coulisses du gigantesque hippodrome romain qui jouxte le palais impérial, et où ont lieu les courses, les combats de gladiateurs et les spectacles atroces d'ennemis du régime byzantin livrés aux fauves.
Curieusement, la jeune Zoé sympathise avec tous les fauves enfermés dans des cages, qui se laissent caresser comme s'ils étaient juste de gros chats. Cet incroyable magnétisme animal fait de la petite Zoé un personnage que chacun remarque et auquel tout le monde s'attache.
Bientôt, Zoé devient une troublante pré-adolescente, et elle découvre un jour les étonnants changements de son corps, en se contemplant, nue, dans une flaque d'eau, après une grosse averse. Elle est surprise par l'un des employés de l'hippodrome, qui se trouve aussi être le directeur d'une compagnie de théâtre de rue. L'homme est charmé de cette vision nubile, mais il trouve aussi que cette gamine n'a pas froid aux yeux et pourrait même être assez comique, vu la drôle de bouille qu'elle fait après avoir été prise en flagrant délit de narcissisme. L'homme l'embauche donc comme comédienne dans son théâtre. Le nom Zoé étant à la base assez virginal, car donné en hommage à la sainte orthodoxe Zoé d'Attilia, le directeur de la troupe lui invente le nom d'artiste de Théodora. La jeune fille conservera ce nom jusqu'à la fin de ses jours.
Durant quelques années, la jeune Théodora partage la bien agréable existence des saltimbanques, puis un jour, sa soeur aînée, Comito, très belle également mais d'une personnalité plus terne, se fait épouser par un notable de Constantinople. Ce mariage l'affranchit de son statut d'esclave, ainsi que toute sa famille.
Les parents de la désormais saltimbanque Théodora n'ont rien de plus pressé que de la marier elle aussi, pour asseoir davantage leur statut au cas où le mariage de Comito s'achèverait. Mais pour Théodora, la seule liberté qui vaille qu'on s'y adonne, c'est de continuer sa vie de comédienne et de danseuse.
Pourtant, quand Eusébios, l'un des hommes les plus fortunés de Cosntantinople, la demande en mariage, Théodora ne peut se pêrmettre de refuser. Elle raccroche donc ses haillons de saltimbanques et commence une nouvelle vie de patricienne, qui l'ennuie ferme, d'autant plus qu'Eusébios est souvent très occupé. Elle finit par passer beaucoup de son temps avec Nicéphore, un jeune savant architecte auquel Eusébios a confié l'agrandissement de sa propriété.
Nicéphore est un jeune homme érudit, ayant de l'humour, de l'ironie caustique, mais néanmoins gentil et attentionné envers Théodora, empli de ce caractère mystérieux du jeune homme qui dit rarement ce qu'il pense, et qui plaît tant aux jeunes filles. Théodora ne tarde pas à en tomber amoureuse, et comme il est difficile de résister à Théodora, Nicéphore décident de s'enfuir de Constantinople avec Théodora, et d'aller vivre leur romance dans la petite ville romantique de Corinthe, où Théodora va vivre les plus beaux mois de son existence.
Hélas, la région de Corinthe est une région particulièrement sujette aux séismes. Un matin, un fort tremblement de terre fait s'écrouler les maisons de la ville, tandis qu'un tsunami venu de la Méditerrannée balaye les ruines. Théodora échappe de peu à la mort, mais Nicéphore est tué, projeté contre un mur par une vague.
Inconsolable et désormais seule au monde, Théodora marche droit devant elle et finit par s'embarquer sur un navire en partance pour Cythère, une île au sud de la Mer Egée. Comme Théodora n'a pas d'argent pour payer la traversée, elle est violée par le capitaine du navire, qui en oublie de s'apercevoir qu'une tempête pointe à l'horizon. Le bâteau fait naufrage, et, une fois encore, Théodora n'en réchappe que par miracle. Elle finit par se faire conduire à Lemnos, île relativement proche de la plage où elle s'est échouée. Là, toujours sans argent, elle tombe sous l'emprise d'une fleuriste lesbienne nommée Cyprina (?), qui la prend comme assistante et l'initie aux plaisirs saphiques.
Un temps assouvie par ces amours différentes qui lui permettent d'oublier le viol qu'elle a subi et le deuil qui la chagrine, Théodora rêve néanmoins d'autres aventures, et si possible, plutôt en compagnie masculine. Dès lors, elle va prendre, durant un temps, un nouveau nom, Chrysis, et profitant de la compagnie attachante mais pas attachée d'un marchand grec, elle va le suivre dans son commerce et l'assister à Lesbos, puis à Callipolis, îles et presqu'îles qui, comme Lemnos, servent sous l'Antiquité de centrales d'achats des fleurs et denrées exportées. Chrysis ne quitte son marchand que pour commencer une véritable vie de courtisane, mais une succession de mésaventures entraînent chez elle une grande amertume. Installée à Cyrène, en Lybie, avec un certain Hécébolos, elle s'amourache comme jamais auparavant d'un de ses amis, Justinien, qui se trouve être le fils de l'empereur vieillissant Justin Ier de Constantinople. Pour la première fois depuis longtemps, lorsqu'il lui demande son nom, la jeune femme ne répond pas Chrysis, mais Théodora, comme si elle voulait redevenir, pour cet homme qui fait battre son cxoeur comme jamais, la jeune et pure saltimbanque qu'elle avait été.
Hécébolos se rend compte de la passion qui nait chez sa compagne. Un soir, après que Justinien s'en soit allé, il la bat violemment, et lui promet de raconter à Justinien, lorsqu'il reviendra le voir, tout son passé de courtisane, afin qu'il soit dégoûté d'elle à jamais. La nuit suivante, mettant ses vivres, son argent et ses bijoux dans un sac, Théodora s'enfuit de chez Hécébolos.
On la retrouve quelques années plus tard en Egypte, en 521, à Alexandrie, où elle a repris définitivement son nom de Théodora. Entre temps, elle a connu une crise mystique qui l'a rendue très pieuse. Elle a acheté un atelier de tissage et appris toute seule le métier. Ses modestes gains suffisent à l'existence spartiate et chaste qu'elle s'impose désormais. Encore jeune, Théodora est vite devenue un ange de charité chrétienne que toute la ville adule. Elle adhère au christianisme rigoriste du patriarche Sévère d'Antioche, chez lequel elle se rend parfois pour procéder à des rituels sacrés. C'est à cette occasion qu'à sa grande surprise, elle y rencontre Justinien, venu en visite protocolaire, et lui-même disciple du patriarche, ce que Théodora ignorait.
Une telle opportunité de se revoir, à des centaines de kilomètres de là où ils se sont vus pour la dernière fois, dans la maison même d'un patriarche de l'église, n'apparaît un hasard ni pour Théodora, ni pour Justinien. Lui n'a jamais cru ce que Hécébolos lui a rapporté au sujet de Théodora. Au contraire, il n'en a que davantage chéri son souvenir, persuadé de ne plus jamais la revoir.
Dieu en a donc décidé autrement, aussi Justinien demande officiellement Théodora en mariage. Il ne saurait épouser aucune autre femme.
Et voilà comment une petite esclave d'extraction modeste revient vingt ans plus tard à Constantinople, en impératrice, car son beau-père, très diminué, disparaît assez vite, laissant le trône impérial à son fils Justinien.
Le roman aurait pu s'arrêter là, et hélas, cela aurait sans doute mieux valu. Mais Paul Reboux a voulu aller jusqu'au bout du destin de Théodora. C'était à la fois louable et fort complexe.
Car si Paul Reboux était un romancier fécond, à la plume fluide et imaginative, c'était aussi un biographe scrupuleux. Comment parvenir à concilier ces deux talents, si peu faits pour se compléter ?
On le devine, Paul Reboux n'est pas vraiment parvenu à passer d'un roman grivois antique à la chronique historique circonstanciée de la vie d'une sainte impératrice. Le contraste est donc très marqué, et ce qui devait être le moment le plus exaltant de la vie de Théodora, se révèle en fait la partie la plus faible du roman - et malheureusement, la plus longue.
En effet, Paul Reboux était soucieux de respecter le plus possible les faits, assez nombreux, consignés sur le règne de Justinien et Théodora, et tout son travail rédactionnel change radicalement de ton : ce n'est plus le romancier qui rêve, c'est l'historien qui raconte - et qui le fait donc avec gravité, avec sérieux, et sans laisser la moindre place à la farce ou à la gauloiserie.
Certes, il s'agit d'évoquer un personnage historique dont la vie a subi un bouleversement incroyable, mais en l'occurrence, la transition ne se fait pas. D'abord, de par le changement de style, et ensuite parce que rien, ou presque rien, ne subsiste de l'ancienne Théodora dans cette impératrice froide, calculatrice, mature, formatée au pouvoir comme si elle était née pour l'exercer. Fidèle aux chroniques élogieuses laissées à son sujet, Paul Reboux nous présente en fait une toute autre Théodora, en faisant revivre sous nos yeux le personnage historique et mythique qui s'est transmis au cours des siècles, sans faiblesse et sans aspérités, soit le contraire absolu de cette nymphette hédoniste, pulsionnelle et égarée que l'auteur a célébré durant 200 pages, et qui nous manque rapidement.
Néanmoins, cette troisième partie n'est pas totalement dénuée d'intérêt, même si elle relève plus d'une simple narration factuelle. L'auteur y ajoute bien quelques intrigues de cour sentimentales, très secondaires, et dans lesquelles l'impératrice Théodora est une sorte de bonne fée, mais ça reste un peu trop bon enfant, et cela n'apporte rien au récit.
Il faut cependant signaler que la narration de la Sédition Nika, un évènement historique majeur qui eut lieu en 532, est exceptionnellement réussie, et que Paul Reboux y retrouve brièvement le ton épique du romancier. La Sédition Nika ("Nika" était un cru de ralliement qui signifie "Victoire" en grec ancien) est la seule tentative de coup d'état dans l'Antiquité, avec soulèvement populaire massif, qui ait été complètement réprimée, et ce, grâce à une ruse qui visait à faire croire aux rebelles qu'il y avait un chemin secret permettant d'accéder au palais impérial en passant par l'hippodrome. Les rebelles s'étant engagés dans cet immense hippodrome, il fut refermé derrière le dernier d'entre eux, tandis que plusieurs centaines d'archets fidèles à l'empereur se positionnèrent sur les gradins en hauteur, et ont arrosé de plusieurs milliers de flèches acérées tous ceux qui se retrouvaient pris au piège dans l'hippodrome. La panique aidant, les rebelles se sont rapidement piétinés mutuellement en hurlant comme des possédés. Bien qu'il y eut rappporté au fil des siècles, quant à cette anecdote, des chiffres délirants sur le nombre de rebelles tués dans cet hippodrome, il est à peu près certain que l'opération fit entre 10 000 et 30 000 morts.
L'idée de cette stratégie serait venue de Théodora elle-même qui, alors que son époux voulait s'enfuir par le Bosphore, aurait insisté pour que chacun s'acharne à combattre le peuple, quitte à en mourir, laissant à la postérité cette citation célèbre : « Que la pourpre fait un beau linceul. », - citation qui en réalité avait été prononcée un siècle plus tôt par le tyran grec Denys L'Ancien (la tenue impérale byzantine était de couleur pourpre, tout comme celle des tyrans grecs et romains de l'Antiquité).
Cette scène de répression est fébrilement rendue par un Paul Reboux que l'on sent heureux de se dérouiller enfin la plume. Il est d'ailleurs possible que la relative platitude de cette troisième partie vienne de l'ennui de l'auteur lui-même à devoir paraphraser la chronique impériale un peu trop protocolaire de Procope de Césarée (qu'il appelle d'ailleurs incorrectement Procope de Nicée).
Bref, « Théodora, Saltimbanque Puis Impératrice » n'est assurément pas le roman ultime sur l'impératrice byzantine que l'on était en droit d'attendre. Trop léger sur certains plans, trop sérieux sur d'autres, le roman ne trouva sans doute pas son public, car les "livres en préparation" de Paul Reboux pour les éditions André Martel, annoncés en face de la page titre, n'ont jamais vu le jour. Qui plus est, ce roman a été vendu sous deux jaquettes volantes différentes, l'une assez flamboyante et luxueuse, l'autre résolument érotique avec une pin-up déshabillée, preuve que l'éditeur a eu du mal à trouver son public.
Toutefois, outre que Paul Reboux est toujours un écrivain charmant et sans prétentions, qu'il n'est jamais déplaisant de lire, son roman aborde de manière assez bien documentée une période de l'Histoire ancienne qui est rarement évoquée, les cinquième et sixième siècles de notre ère, qui correspondent à la fin de l'Antiquité et à la naissance du christianisme dans une tradition encore très orientale, offrant une vision très intéressante d'un moment précieux de l'Humanité, où les valeurs orientales et occidentales coexistaient avec une certaine harmonie.





![LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 4] » (1881)](https://static.wixstatic.com/media/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.jpg/v1/fill/w_250,h_250,fp_0.50_0.50,q_30,blur_30,enc_avif,quality_auto/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.webp)
![LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 4] » (1881)](https://static.wixstatic.com/media/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.jpg/v1/fill/w_292,h_292,fp_0.50_0.50,q_90,enc_avif,quality_auto/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.webp)








![LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 3] » (1881)](https://static.wixstatic.com/media/f75923_31ba5e9b04b848cca37c9d04521cc5f6~mv2.jpg/v1/fill/w_250,h_250,fp_0.50_0.50,q_30,blur_30,enc_avif,quality_auto/f75923_31ba5e9b04b848cca37c9d04521cc5f6~mv2.webp)
![LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 3] » (1881)](https://static.wixstatic.com/media/f75923_31ba5e9b04b848cca37c9d04521cc5f6~mv2.jpg/v1/fill/w_292,h_292,fp_0.50_0.50,q_90,enc_avif,quality_auto/f75923_31ba5e9b04b848cca37c9d04521cc5f6~mv2.webp)







![KARL-HEINZ HELMS-LIESENHOFF - « Gretchen En Liberté » (1953) [Une Armée de Gretchen, Tome 3]](https://static.wixstatic.com/media/f75923_9344a43ce5b549bfa62458151a6b255b~mv2.jpg/v1/fill/w_643,h_850,al_c,q_85,enc_avif,quality_auto/f75923_9344a43ce5b549bfa62458151a6b255b~mv2.jpg)
![KARL-HEINZ HELMS-LIESENHOFF - « Gretchen Sans Uniforme » (1951) [Une Armée de Gretchen, Tome 2]](https://static.wixstatic.com/media/f75923_466d240d602f4e919f8d1baf3b23f38b~mv2.jpg/v1/fill/w_637,h_850,al_c,q_85,enc_avif,quality_auto/f75923_466d240d602f4e919f8d1baf3b23f38b~mv2.jpg)
Commentaires