LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 4] » (1881)
- Dorian Brumerive
- 19 oct. 2025
- 18 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 minutes


Ce quatrième et dernier tome des « Amours Secrètes de Pie IX » a la particularité de commencer par la fin, ou plus exactement par la fin du roman. En effet, la bizarrerie de ce dernier tome, qui accuse tout de même 500 pages, c'est de se terminer au bout de seulement 70 pages, avant de changer complètement de forme, et de devenir un recueil de deux essais journalistiques, contre le règne de Pie IX puis contre la Compagnie de Jésus, c'est-à-dire contre ceux que l'on appelle les Jésuites. Enfin, le tome se termine avec le compte-rendu à peu près complet du procès intenté par Girolamo Mastai, le neveu du défunt pape, contre Léo Taxil, contre le journal « Le Midi Républicain » qui fut le premier à publier le roman-feuilleton de Taxil, et enfin, contre l'imprimeur du « Le Midi Républicain ».
Commençons par le commencement, c'est-à-dire par la fin de l'Histoire : nous avions laissé à la fin du tome 3 la pauvre Clélia brutalement arrêtée par les hommes de Rancolini, alors qu'elle était en fuite avec M. de Rancueil, le père de la cruelle Séverine qui la retenait prisonnière dans une maison de passe fréquentée par l'élite parisienne - et aussi par quelques membres du clergé, dont un évèque informé des recherches de Rancolini.
Ce dernier exulte d'avoir enfin mis la main sur Clélia et s'empressede la ramener à Pie IX, qui en est follement épris. Pourtant, sa joie est de courte durée. Dans la malle-poste qui le ramène vers Rome, Rancoloni ne tarde pas à se rendre compte que Clélia a perdu la raison, sans espoir qu'elle puisse la retrouver un jour. Voilà qui ne fait pas les affaires de Rancolini, encore qu'il connaisse trop bien Pie IX pour savoir que son obsession pour Clélia ne repose que sur la résistance et la disparition brutale de cette dernière. Une fois possédée et dépucelée, Clélia ne l'intéressera plus beaucoup...
Aussi, une fois revenu à Rome, Rancolini place la jeune fille sous un sédatif puissant, tandis que des sœurs se chargent de la laver, de l'habiller et de la coiffer de manière à lui redonner toute sa séduction, en effaçant de son visage les traces des épreuves subies.
Puis, toujours à demi-inconsciente et à peine vêtue d'une nuisette ouverte, Clélia est allongée sur un lit, avec ses quatre membres attachés aux montants par des cordes solides, la plaçant néanmoins dans une situation où elle est à même de recevoir les hommages du pape sans pouvoir lui échapper.
Le résultat étant visuellement tout à fait excitant, Rancolini s'empresse d'aller chercher Pie IX pour qu'il consomme le produit tant qu'il est chaud.
Le pape est tout à fait ravi de revoir enfin celle qu'il considère comme sa petite fiancée, même si Rancolini lui précise qu'elle est sous calmants de par sa grande fragilité nerveuse, et que par prudence, on l'a attachée au lit. Rancolini donne alors à Pie IX un poignard : s'il sent que ses ardeurs sont favorablement accueillies par la demoiselle, cette lame lui permettra de trancher les liens de la jeune fille sans avoir besoin de s'interrompre. Pie IX rentre dans la chambre de Clélia, tandis que Rancolini attend dans le vestibule en savourant sa victoire totale.
Pie IX est en action depuis un peu plus d'un quart d'heure, quand soudain, une rumeur faite de cris de douleurs et d'escaliers montés à toute allure : il s'agit d'une bande d'une vingtaine de "carbonari" qui investissent le palais papal, menés par Paolo Serruzzi mais aussi par Carlo, le fiancé de Clélia, dont on était sans nouvelles depuis le deuxième tome, suite à des tortures et des blessures infligées en Autriche qui l'obligeaient à attendre sa rémission complète. Les "carbonari" se taillent un chemin particulièrement sanglant dans les escaliers jusqu'à arriver à l'étage où se trouvent Rancolini et Pie IX.
Paolo et Carlo avaient été eux aussi informés que Clélia était retenue dans la maison de Rancueil, mais Clélia s'était déjà enfuie depuis plusieurs heures quand ils s'étaient présentés à la maison de passe. Les deux italiens partirent alors à la poursuite des fuyards, mais leur poursuite cessa quand ils apprirent que Clélia avait été enlevée par les sbires du Vatican.
Le seul point positif de cette ultime victoire de Rancolini, c'était que l'on n'avait désormais plus d'incertitude sur le lieu où on allait amener Clélia. Pie IX la voulait, c'était donc désormais au palais papal du Vatican qu'il allait falloir la chercher et la délivrer.
Paolo Serruzzi et Carlo n'avaient donc plus rien à faire en France. Il achetèrent des chevaux et galopèrent à toute allure en direction de Rome, avec trop de retard sur ceux qu'ils poursuivaient pour pouvoir espérer les rattraper, mais avec le souci de ne pas se laisser distancer davantage.
Une fois arrivés à Rome, Paolo et Carlo réunirent tous leurs amis "carbonari" dans la perspective d'une opération coup de poing spontanée, immédiate et imprévisible. Il fallait profiter du relatif sentiment de réussite de Rancolini pour empêcher ce stratège diabolique de mettre en place une parade contre d'éventuels poursuivants. Il fallait attaquer avant que Rancolini ne refléchisse aux moyens de contrer une attaque. Et pour cela, il fallait envahir le palais, tout de suite, sans autre préparation que de s'emparer de toutes les armes disponibles.
La cohorte fonça vers le palais en massacrant sans pitié tous ceux qui tentaient de la stopper. Les zouaves pontificaux chargés de la protection du pape, appartenant à l'élite, ne se dérobèrent pas et moururent en héros. Ceux qui s'esquivèrent pour aller chercher du renfort furent impitoyablement poursuivis et assassinés. De par sa brutalité énergique, l'attaque réussit, et en quelques minutes, les "carbonaris" se retrouvèrent dans le vestibule, où Rancolini, médusé, les regardait entrer.
Paolo seul s'avance vers le cardinal pour savoir où se trouve Clélia. Dans un premier temps, Rancolini refuse de parler, puis il se ravise en se disant que si ces sauvages se défoulent sur Pie IX, ils l'épargneront peut-être lui. D'un regard, il leur désigne la porte où Clélia est en train de subir les derniers assauts, laissant aux insurgés la surprise de la découverte.
Et effectivement, la surprise est de taille : quand les "carbonari" rentrent dans la chambre, ils aperçoivent d'abord Clélia nue, étendue sur le lit, sa nuisette déchirée, le regard perdu tourné vers le ciel. D'entre ses jambes, s'écoule un filet de sang qui témoigne de la perte de sa virginité. Elle semble s'être montrée docile, car le pape a tranché chacun de ses liens. Pie IX s'est étendu sur le dos à côté d'elle, il n'a même pas oté sa soutane blanche. Il reprend doucement son souffle le regard encore pétillant de cette extase longtemps espérée, au point de nécessiter une bonne quinzaine de secondes avant de prendre conscience des intrus qui ont déboulé dans sa chambre.
Tous sont tétanisés par le blasphème absolu dont ils sont témoins. Carlo, le premier, reprend ses sens et monte sur le lit pour se faire reconnaître par Clélia, qui ne semble avoir aucunement conscience de sa présence et de celle des autres "carbonaris". Clélia pose sur lui un regard intrigué, et ne semble pas vraiment le reconnaître. Pourtant, au fond de sa raison défaillante, quelque chose semble lui suggérer qu'elle se trouve dans une situation dégradante par rapport à cet homme qui l'aime beaucoup. Son regard tombe alors sur le poignard avec lequel Pie IX a tranché ses liens, et qu'il a abandonné sur la couverture du lit. Elle s'en empare et, d'un geste violent, rapide et précis, elle se l'enfonce en plein coeur.
Face à la démence de ce geste, mais dont il ne peut ignorer qu'il l'a indirectement inspiré, Carlo s'effondre de douleur et de chagrin sur le corps agonisant de sa fiancée. Paolo, furieux, se jette sur Pie IX, l'attrape par le col et lui révèle alors que Clélia était sa propre fille, qu'il avait eu à Spolete de Luizza, la fille du chef des "carbonaris" qu'il avait violée et enfermée dans un couvent. Délivrée à l'époque par Serruzzi, elle avait abandonné cette enfant d'un viol impie à une famille d'ouvriers, qui l'avait élevée comme leur fille. Pie IX s'est donc placé en état de pêché mortel en violant sa propre fille et en provoquant son suicide.
Le pape réagit à cette révélation à sa manière habituelle, c'est-à-dire qu'il est saisi d'une violente crise d'épilepsie. Surpris, Paolo, qui ignorait la maladie du pape, lâche l'homme qui s'effondre à terre pris de tremblements épileptiques, et bavant une écoeurante salive mousseuse.
Paolo est alors brusquement interrompu par un cri qui retentit derrière lui : c'est Carlo qui l'a poussé. Le jeune homme a arraché de la poitrine de Clélia le poignard avec lequel elle s'est ôté la vie, et le retournant contre lui, se l'est enfoncé lui aussi dans le coeur, suivant la femme qu'il aime dans une mort libératrice.
Paolo Serruzzi reste tétanisé par ce nouveau suicide, et contemple Pie IX en pleine crise, roulé à ses pieds. Il ressent une profonde bouffée de haine pour cet homme qui a fait tant de mal, et qui a détruit tous ceux qu'il aimait. Il dégaine son épée, décidé à abréger cette vie infâme qui a prétendu représenter toutes les vertus en incarnant tous les vices, mais sa vengeance lui semble amère avant même de l'exercer, car il lui faudrait frapper un homme à terre, incapable de se défendre, incapable même de comprendre pour quelle raison on le tue.
Finalement, il rengaine son épée, et ordonne le repli de ses troupes. C'est Rancolini, celui qui a indirectement provoqué la mort de Clélia et de Carlo, qui subira sa vengeance. Le cardinal terrifié est emmené jusqu'au sous-sol du Vatican, où se trouve le cimetière. Il y a là justement un tombeau ouvert, dont la pierre tombale a été déplacée. Rancolini y est jeté dedans, à demi-assommé mais non pas mort, et les "carbonari", tous ensemble, soulèvent et posent la pierre tombale au-dessus de la tombe. Aucun son ne pouvant sortir de ces pierres si bien emboîtées, Rancolini est condamné à y agoniser en quelques jours d'une mort atroce qu'il a bien méritée.
Une heure après ces faits, le cardinal Antonelli entre dans la chambre où s'est déroulé le drame, et ordonne l'enlèvement et la destruction totale de tous les cadavres. Puis, il fait transporter Pie IX dans sa propre chambre, afin qu'on lui donne les soins qui feront cesser sa crise d'épilepsie.
Le pape garde néanmoins un traumatisme profond de cette mésaventure, et durant deux ans, il cesse totalement toutes ses frasques sexuelles, pour vouer un culte personnel et tout à fait digne à la Vierge Marie. Mais passé ces deux années, sa libido recommence à le travailler, et il demande à Antonelli de lui trouver à nouveau des petites filles et de les lui amener secrètement, mais si possible, après les avoir habillées en Sainte-Vierge. Mastaï est décidément irrécupérable.
C'est ainsi que se termine véritablement « Les Amours Secrètes de Pie IX », même si nous sommes encore loin de la fin de ce quatrième tome. Le récit se termine sur ce bain de sang spectaculaire qui préfigure l'esthétique Grand-Guignol qui apparaîtra une quinzaine d'années plus tard.
Malgré l'extrême difficulté de sa rédaction, les menaces et les pressions qu'a subi l'auteur, et qui a rendu assez chaotique une rédaction hebdomadaire, « Les Amours Secrètes de Pie IX » est un fascinant joyau noir de la Belle-Époque, une oeuvre littéraire unique et inimitable née d'une étonnante fusion entre une vision parfaitement documentée du Vatican et une volonté de la souiller par une sorte d'assimilation du clergé aux aberrations de la légende attribuée aux Borgia, faisant du Vatican la source du Mal Absolu. Le roman frappe par la violence de ses excès : viols, tortures, meurtres sanglants, manipulations, perversions, homosexualité, sado-masochisme, pédophilie, zoophilie, rien ne manque à ce portrait véritablement satanique d'un clergé corrompu à l'extrême. Voudrait-on, de nos jours, écrire un récit diffamatoire sur le Vatican qu'on ne pourrait pas publier le dixième de ce que l'on trouve dans ce roman vieux de 150 ans.
La lecture de ce roman est donc particulièrement éprouvante, même si on est un athée convaincu, et peut-être aussi parce que l'auteur retourne contre les prosélytes historiques du christianisme les visions infernales qu'ils ont eux-mêmes imaginées au fil des siècles. C'est le côté sombre, primitif, de la foi et de la peur du Démon qui est ainsi utilisée à contre-emploi.
Dieu cependant est absent de ce règlement de comptes manichéen. Le problème, selon Taxil, ce n'est pas la foi, ce sont ceux qui prétendent l'incarner sur le plan hiérarchique au sein de l'humanité, avec, en réalité, comme seule inspiration mystique, la quête du pouvoir et de la domination. Comme tout bon anarchiste, Léo Taxil n'avait pas totalement rompu avec un certain déisme hérité de Pierre-Joseph Proudhon, fondateur de la pensée anarchiste, et lui-même théologien repenti. Léo Taxil méprise la société des hommes par opposition à un certain ordre divin, dont l'être humain ne serait pas digne, de par sa corruption naturelle, même si Léo Taxil ne s'exclut pas lui-même de cette corruption, comme il le prouvera d'ailleurs plus tard, par le biais de ses nombreux essais diffamatoires sur le prétendu caractère sataniste de la franc-maçonnerie, des ouvrages qui séduiront ce même lectorat catholique qui avait voué aux Enfers et à la Damnation Éternelle l'auteur des « Amours Secrètes de Pie IX ».
Sur l'aspect purement narratif de ce roman, Léo Taxil s'affirme comme un conteur exceptionnel dès sa première oeuvre, sous la double influence d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, même si les menaces exercées contre lui et le procès que lui fit le neveu du défunt Pie IX en altèrent visiblement la rédaction durant le dernier tiers du roman. Non seulement, l'intrigue est d'une grande richesse, exploitant avec beaucoup d'imagination toutes les possibilités induites par une situation incongrue, mais ne renâclant pas à une certaine complexité emberlificotée probablement inspirée par Pierre Decourcelle, qui venait de publier l'année précédente « Les Deux Gosses », l'un des plus gros romans-feuilletons jamais écrits (plus de 3000 pages en grand format, et 5000 pages en format moyen).
Bref, Léo Taxil avait probablement d'excellentes lectures dans le domaine du roman populaire qui l'ont certainement beaucoup aidé à mener de main de maître son premier roman-feuilleton, qui, anecdote cocasse et peu connue, paraissait dans « L'Anti-Clérical » tous les dimanches, à peu près à l'heure de la fin de la messe.
Il n'empêche, le charme vénéneux de cette oeuvre titanesque et démente reste tout à fait efficace, là où tant d'autres oeuvres plus convenables ont moins bien passé le cours des ans. Tout amateur d'oeuvres insolites et tourmentées du XIXème siècle trouvera dans ces 2000 pages de visions infernales et blasphématoires un trésor littéraire inestimable.
Mais alors, si tout s'arrête au bout des 70 premières pages de ce quatrième tome, de quoi sont constituées les 450 pages qui restent ?
D'abord, dès la neuvième partie, faussement intitulée « La Mort de Pie IX », le narratif laisse la place a un ton journalistique servi par une rhétorique accusatrice et monocorde, familière au style de l'extrême-gauche. On devine sans peine que la plume change de main, même s'il est difficile de se prononcer sur l'identité de cette nouvelle main.
On avait déjà lu à la fin du troisième tome cette même plume se lancer dans un long article à charge sur la carrière politique de Pie IX, et sur ses actions antirépublicains et liberticides. Ici, il va être d'abord question de révéler que le récit est non seulement fondé sur des faits réels, mais que pour un peu, l'auteur les aurait adoucis, ce qui est plus qu'exagéré, même à supposer que ces allégations soient vraies.
Pie IX aurait donc réellement été un homme à femmes, et l'auteur de cet article cite inlassablement les conquêtes du défunt pape, pour la plupart des dames de l'aristocratie italienne, ce qui est déjà plus crédible que des enlèvements de pucelles dans des quartiers populaires, mais toutes ces révélations exclusives souffrent là aussi d'une manifeste absence de preuves et de sources, bien qu'il soit souvent prétendu que « tout le monde sait » et que « personne n'ignore ».
Tout ce qui concerne « Les Amours Secrètes de Pie IX » est par ailleurs très fortement documenté. On sent que le souci de Léo Taxil a été de faire en sorte qu'un maximum de détails sur le Vatican, même simplement sur la disposition des bâtiments ou sur les habitudes de vie, soient d'une précision absolu, de façon à ce que ce souci de réalisme valide par ricochet des affirmations bien plus aberrantes. Ce soi-disant historique des véritables amours de Pie IX obéit à la même règle : les soi-disantes "amantes" du pape ont réellement existé, bien des détails les concernant peuvent encore être vérifiés, y compris les moments où elles sont apparues en public en compagnie du pape. Mais que ces détails mondains soient réellement de nature à confirmer des affirmations non sourcées de l'auteur sur une intimité plus profonde de ces dames de haute naissance avec Pie IX, cela reste à prouver, et c'est naturellement impossible à prouver, même de nos jours.
Cependant, ces deux articles sur Pie IX - celui sur sa politique dans le tome 3 et celui de ses amours dans le tome 4 - ont en réalité une raison d'être purement légale. Car entre la publication du roman à proprement parler et le procès intenté contre Léo Taxil, tous deux initiés successivement au début et à la fin de l'année 1881, il y a eu le vote de la loi du 29 juillet 1881, qui instituait la liberté de la presse. Léo Taxil et ses probables co-rédacteurs ont probablement misé sur cette loi nouvelle pour s'opposer à la plainte déposée contre eux.
En effet, la loi du 29 juillet 1881, qui était en réalité moins une loi de liberté qu'une loi de régulation pénale de tout ce qui était litigieux dans le journalisme, reconnaissait à chaque organe de presse le droit inaliénable d'exprimer une opinion, aussi impopulaire ou vigoureusement combattue soit-elle.
« Les Amours Secrètes de Pie IX » a d'abord été publié dans « Le Midi Républicain », puis dans « L'Anti-Clérical », le propre quotidien de Léo Taxil. Deux organes de presse, donc, qui en théorie sont protégés par la loi du 29 juillet 1881 dès lors qu'ils expriment une opinion. Seul souci : un roman-feuilleton, c'est une fiction, ce n'est pas du journalisme. Comment contourner cela ? En introduisant du journalisme dans le feuilleton, ce qui explique l'insertion de ces deux articles à charge sur Pie IX dans le corps même du roman.
Ajoutons toutefois que la loi du 29 juillet 1881 n'invalide pas pour autant les accusations de diffamation, mais elle leur reconnaît une variante : les diffamations « de mauvaise foi » et les diffamations « de bonne foi ».
Les diffamations « de mauvaise foi » sont sévèrement punies par la loi, car on catégorise ainsi des démarches volontaire de nuisances ou d'animosité par n'importe quel moyen et sous n'importe quel prétexte, sans se préoccuper de sa mission d'information envers le lectorat.
Les diffamations « de bonne foi », en revanche, sont considérées comme des erreurs ou des maladresses inspirées par des convictions sincères, ou déduites à la suite d'une enquête sérieuse mais mal interprétée. Elles n'ont pas vocation de nuisances ou d'animosité, et reflèteraient plutôt des erreurs de jugement, ou des inclinations à croire trop facilement à des éventualités que l'on redoute ou que l'on soupçonne, même si elles n'ont aucun fondement. Dans ce cas précis, la Justice est plus clémente, se contentant d'une condamnation symbolique, et éventuellement d'un droit de rectification (devenu depuis le droit de réponse) publiable dans l'organe de presse incriminé.
On l'aura compris : c'est cette diffamation « de bonne foi » que tenait à opposer Léo Taxil face à la plainte pour diffamation « de mauvaise foi » intentée par Girolamo Mastai. D'où cette volonté de montrer qu'il a fait une très longue et très complète enquête dont les conclusions aberrantes ont nécessité une publication impérative, sous forme de roman-feuilleton pour paraître moins choquant.
Évidemment, c'est une défense un peu grossière qui n'a pas vraiment convaincu, d'autant plus que le roman-feuilleton reste tout de même une fiction qui obéit à des règles ludiques. Mais le grand exemple des « Mystères de pPris » d'Eugène Sue, qui a notamment aidé à l'amélioration du niveau de vie des repris de justice ayant purgé leur peine, était encore dans toutes les mémoires. Eugène Sue était "social". Pourquoi Léo Taxil ne pourrait-il pas l'être lui aussi ?
En réalité, et la bibliographie complète de l'auteur en témoigne suffisamment, Léo Taxil était avant tout un iconoclaste et un provocateur, qui faisait sciemment preuve de malveillance et d'animosité envers le clergé : son journal, sa librairie et sa maison d'édition s'appelaient « L'Anti-Clérical ». Tout est dit dans cette appellation, qui définit parfaitement son auteur et l'aversion que lui inspire l'Église.
Néanmoins, cette haine n'était pas arbitraire : Léo Taxil avait subi la rigueur d'une éducation jésuite et avait essuyé dans son enfance les maltraitances et peut-être les viols du personnel clérical d'une maison de correction catholique où il avait été placé, une maison fermée d'ailleurs quelques années plus tard suite à plusieurs plaintes. Léo Taxil était donc de bonne foi dans ses convictions, mais toujours de très mauvaise foi dans ses méthodes, dans ses attaques de congrégations ou de personnalités religieuses, même s'il ne faut pas exclure de son oeuvre littéraire un humour "trash" permanent, qui n'était alors sans doute pas encore très bien compris dans la société de son époque.
Léo Taxil signe d'ailleurs un troisième et long article qui conclut la partie jouralistique de ce quatrième tome, et qui s'attaque vertement, mais toujours par le biais d'une documentation très complète, aux jésuites et à leur congrégation, la Compagnie de Jésus.
Il est difficile d'expliquer aujourd'hui la particularité des jésuites dans le culte catholique, à la fois parce que les jéssuites ont totalement disparu en France, et aussi parce que les schismes sont moins marqués en France depuis l'instauration de la laïcité, car, désormais ayant perdu une légitimité social, les différents cultes catholiques se serrent les coudes et ne se heurtent plus au sujet de leurs écoles religieuses. La congrégation de la Compagnie de Jésus a été créée au XVIème siècle par Ignace de Loyola, et dissoute à plusieurs reprises en France suite à des actions répréhensibles. La dernière de ces dissolutions date de 1880, soit l'année précédant la publication des « Amours Secrètes de Pie IX ». Ils sont également au coeur du roman « LeJuif Errant » d'Eugène Sue, et présentés comme une secte sadique, dominatrice et mégalomane.
L'ordre jésuite est en réalité un catholicisme mystique rigoureux, marqué par une organisation hiérarchisée, une exemplarité fanatique et un prosélytisme qui s'est longtemps montré agressif. Ils ont certaines analogies avec l'ordre protestant évangélique, à l'exception d'une obéissance stricte à la papauté que le protestantisme ne tolère pas. Ils ont été considérés comme une dérive autoritaire, violente et arrogante du catholicisme. Sans leur être directement inféodée, la Comtesse de Ségur, qui plaide souvent dans ses romans pour les châtiments corporels envers les enfants qui ne sont pas sages, partageait l'essentiel de l'idéologie jésuite.
La Compagnie de Jésus fut donc la cible de nombreuses critiques en France, et donnèrent malgré eux bien des arguments aux athées et aux anticléricaux. À partir de 1880, ils ont progressivement fui l'Europe, qui leur était globalement hostile, et se sont installés sur tout le continent américain, où ils sont encore de nos jours les plus répandus, particulièrement en Amérique du Sud. Le pape François, d'origine argentine, qui nous a quittés cette année, appartenait à la Compagnie de Jésus. Son apparente simplicité et son refus des honneurs correspondaient à l'idéologie jésuite, célèbre pour faire de la modestie et de l'humilité une forme particulièrement dévoyée de sentiment de supériorité.
Dans le roman « Les Amours Secrètes de Pie IX », les jésuites sont globalement présentés comme une mafia puissante aux ramifications internationales, ce qui est évidemment très excessif, d'autant plus que les accointances en Italie entre le clergé et la mafia ont souillé à peu près toutes les congrégations de l'Église Catholique, et pas spécifiquement la Compagnie de Jésus.
Au cours de son long article, Léo Taxil présente plutôt la congrégation comme une secte extrémiste et fanatisée, en s'appuyant énormément sur les rituels qui leur sont propres, tout en les interprétant à sa convenance. C'est une méthode qu'il réutilisera plus tard pour affirmer le prétendu caractère satanique de la Franc-Maçonnerie. Néanmoins, cet article-là était sans doute plus convaincant pour un tribunal que ceux consacrés à Pie IX pour qualifier Léo Taxil d'une diffamation « de bonne foi », d'abord parce qu'il avait été personnellement victime des maltraitances de l'éducation jésuite, et ensuite parce que son article à charge allait dans le sens de l'idéologie républicaine, qui venait alors de bannir la congrégation du territoire français. Si Léo Taxil a échappé à une lourde condamnation, c'est probablement en partie grâce à ce long article, extrêmement bien documenté.
Mais a-t-il échappé justement à cette condamnation ? On trouvera sur Internet des informations peu complètes qui, le plus souvent, témoignent de la condamnation effective le 13 mai 1882 de Léo Taxil a une lourde amende de 60 000 francs (environ 3 millions de nos euros actuels) pour diffamation envers le pape Pie IX, mais en réalité, l'écrivain a juste eu à payer les dépens.
En effet, ce quatrième tome s"achève avec un assez long compte-rendu du procès intenté contre Léo Taxil, et où sont fidèlement reproduits les plaidoyers de l'accusation et de la défense, qui ont été prononcés au tribunal de Montpellier le 29 decmbre 1881. Ce dossier, absent évidemment de l'édition originale en deux tomes, est particulièrement instructif, notamment sur la très grande ressource de l'avocat de la défense qui visait dans un premier temps à faire annuler le procès pour un vice de procédure, prétextant que ce procès n'était pas celui du neveu de Mastai contre l'écrivain qui diffamait son oncle, mais le procès de l'Eglise contre la Libre-Pensée, irrecevable dans une République. Comme cette acusation d'incompétence juridique n'a pas été validée par le tribunal, le plaignant fut ensuite attaqué sur sa légitimité (il n'était pas l'héritier de Pie IX, et la véritable héritière du pape n'avait pas porté plainte) et sur son monarchisme francophobe (Il avait été rapporté dans la presse italienne des paroles de Girolamo Mastai tissant un lien entre le livre "ignoble" de Léo Taxil et le républicanisme amoral de la France).
Tout cela était un peu riré par les cheveux, mais la Justice se devait d'étudier toutes les propositions de l'avocat, et ainsi, le procès connût des renvois quasi-mensuels qui rendaient impossibles dans l'immédiat le règlement d'une amende que, de toutes manières, Léo Taxil n'aurait pas eu les moyens de payer, même en revendant ses librairies et sa maison d'édition. Faire tous les mois l'aller-retour entre Rome et Montpellier avait un coût, en teùmps et en argent, pour Girolamo Mastai, qui abandonna finalement la procédure au bout d'un énième renvoi. L'instruction fut donc abandonnée, et Léo Taxil en fut quitte pour payer les frais de justice (4000 francs) qui lui furent remboursés au centuple grâce à l'excellente publicité que lui valut cette affaire.
Léo Taxil écrivit par la suite d'autres romans-feuilletons anti-cléricaux, probablement plus courts et tout aussi provocateurs, mais aucun ne rencontra autant de succès que « Les Amours Secrètes de Pie IX », dont des versions expurgées, remaniées ou réécrites (dont une qui ne dépasse pas 240 pages) furent réimprimées jusqu'en 1907, date de la mort de Léo Taxil. Il est probable que suite à sa prétendue "conversion" en 1885 (une mystification de plus qu'il révéla en 1897), Léo Taxil eut soin de gommer dans les rééditions des « Amours Secrètes de Pie IX » tout ce qu'il y avait de trop scandaleux, d'où l'importance d'investir plutôt dans une des éditions intégrales en grand format pour déguster pleinement toute la délirante inconvenance de ce roman vénéneux, unique en son genre, mais hélas fatalement destiné à un bien triste oubli.
Les 3 autres tomes :
~ Tome 1 : https://www.mortefontaine.org/post/léo-taxil-les-amours-secrètes-de-pie-ix-tome-1-1881
~ Tome 2 : https://www.mortefontaine.org/post/léo-taxil-les-amours-secrètes-de-pie-ix-tome-2-1881
~ Tome 3 : https://www.mortefontaine.org/post/léo-taxil-les-amours-secrètes-de-pie-ix-tome-3-1881
Ci-dessous, 35 gravures tirées de ce troisième tome, et colorisées à l'aide de l'application Palette :




































![LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 4] » (1881)](https://static.wixstatic.com/media/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.jpg/v1/fill/w_250,h_250,fp_0.50_0.50,q_30,blur_30,enc_avif,quality_auto/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.webp)
![LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 4] » (1881)](https://static.wixstatic.com/media/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.jpg/v1/fill/w_292,h_292,fp_0.50_0.50,q_90,enc_avif,quality_auto/f75923_5875bff9b9c841e5a47fa110786bd382~mv2.webp)








![LÉO TAXIL - « Les Amours Secrètes de Pie IX [Tome 3] » (1881)](https://static.wixstatic.com/media/f75923_31ba5e9b04b848cca37c9d04521cc5f6~mv2.jpg/v1/fill/w_250,h_250,fp_0.50_0.50,q_30,blur_30,enc_avif,quality_auto/f75923_31ba5e9b04b848cca37c9d04521cc5f6~mv2.webp)
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