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LOUIS-FRANÇOIS RABAN - « Les Jumeaux de Paris » (1828)

  • 17 nov. 2025
  • 17 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Il est des romanciers qui ont marqué un pays, il en est d'autres dont la carrière fut liée à une région de France. Cependant, on considère rarement Paris et sa banlieue comme une région à part entière, et l'on suppose qu'un auteur parisien est forcément célèbre dans le reste de la France.

C'est parfois vrai, comme en témoignent les carrières à succès de Paul de Kock puis de son fils Henry de Kock, précurseurs du vaudeville et du théâtre de boulevard, qui popularisèrent durant presque tout le XIXème siècle, les moeurs parisiennes et banlieusardes par d'habiles récits souvent comiques, rappelant que plus une région est peuplée, plus on a loisir d'y coucher avec ses voisines.

Cette littérature légère et un brin gauloise, qui séduisit - ce que l'on sait peu - un lectorat presque exclusivement féminin, suscita des vocations qui, hélas, ne connurent pas la même postérité, et à force de trop vouloir parler des cocottes parisiennes, un certain nombre d'écrivains ne furent lu que par elles.

Public restreint, mais pas négligeable : les cocottes étaient fortunées, et avides de romans grivois et plein d'esprit. Ce fut donc ce que l'on appellerait aujourd'hui le coeur de cible de Louis-François Raban, personnalité littéraire de la Restauration dont la célébrité ne dépassa pas alors les quatre ou cinq arrondissements du centre de Paris.

Raban n'était pourtant pas lui-même parisien : il était né sous le Directoire dans un petit village de 700 habitants dans les environs d'Evreux, dans l'Eure. Son service militaire coïncida donc avec les dernières années de l'Empire, et il fut un fervent soldat bonapartiste qui, suivit Napoléon Bonaparte jusqu'à sa chute. Il garda une grande nostalgie de l'Empire qui ne s'éteignit qu'à la naissance du Second Empire. Ainsi, à 30 ans d'écart, il put écrire une biographie sur Napoléon Ier juste après sa mort, puis sur Napoléon III, au moment où il prenait le pouvoir. Raban mourut d'ailleurs septuagénaire, moins de six mois avant la chute du Second Empire. Rarement une existence aura été autant bornée par l'histoire impériale.

Pour autant, entre la chute d'un empire et l'avènement du second, il a bien fallu vivre, et le jeune Louis-François Raban se découvrit un talent littéraire en pleurant à l'écrit son premier Bonaparte, et pour une raison assez inattendue, la révélation de ce talent l'emmena, sous les règnes de Louis XVIII et Charles X, à signer des romans très inconvenants, beaucoup plus même que Paul de Kock, car il n'en avait pas le raffinement, et se voulait plus provocateur qu'hédoniste.

L'âge d'or de la carrière de Louis-François Raban (entre 1820 et 1840) est intimement lié à la maison d'édition Dabo Jeune, située au 33 rue Saint-André-des-Arts, dans le sixième arrondissement de Paris. Ironie de l'Histoire, c'est à cette même adresse que se trouvent aujourd'hui les siège des éditions Denoël et des éditions P.O.L, toutes deux filiales de Gallimard.

Dabo Jeune était un libraire-éditeur particulièrement productif et volontiers escroc : ainsi, il publiait les romans de Raban et d'autres de ses auteurs sous un format réduit de deux ou trois petits tomes d'environ 200 pages, imprimées en gros caractères, qui rassemblaient en réalité un manuscrit qui, en un seul volume, ne dépassait pas les 250 pages. Dabo Jeune pouvait donc vendre ses livres au double du prix de base, tout en ne payant ses auteurs que pour une oeuvre unique, ce qui évidemment était très rémunérateur pour l'éditeur, et assez peu pour l'écrivain.

Cette stratégie eut un autre inconvénient : divisés en trois tomes, les romans publiés chez Dabo Jeune ont été dispersés avec le temps, semant un peu partout des tomes dépareillés négligés par les bibliophiles, qui finalement, se retrouvèrent voués à la destruction progressive. Il est de ce fait très rare, pour ne pas dire quasi-impossible, de dénicher aujourd'hui les oeuvres de Louis-François Raban dans l'intégralité de leurs trois tomes. Raban étant par ailleurs surexploité, très peu de ses romans firent l'objet de réimpressions. Il écrivit sans arrêt, durant toute sa carrière chez cet éditeur.

Bien que comparable à Paul de Kock, Louis-François Raban s'inspirait plus volontiers d'un prestigieux prédécesseur, Pigault-Lebrun, de son vrai nom Charles Pigault de l'Epinoy, un aristocrate issu d'une grande famille de magistrats de Calais extrêmement conservateurs et rigoureux, dont le petit Charles fut le vilain petit canard. Par amour des femmes, et particulièrement des jolies ouvrières bien en chair, Charles Pigault de l'Epinoy vécut des romances mouvementées en dévergondant quelques unes des filles du peuple, et en s'enfuyant avec elles en Hollande et en Belgique, poursuivi par sa propre famille, qui avait le bras long en matière de police et de justice. Il en découla des aventures absolument rocambolesques, dont Charles Pigault de l'Epinoy, sous le nom de plume Pigault-Lebrun, nourrit son oeuvre littéraire, qu'il entama à presque 45 ans, une fois la sagesse venue et sa famille disparue.

Comme Pigault-Lebrun, Louis-François Raban oeuvra dans un style romanesque qui se voulait à la fois libertin et contestataire, militant notamment pour la désobéissance morale et le mépris de la religion. Ses positions lui valurent plusieurs plaintes, et lui procurèrent quelques séjours en prison qui eurent comme effet de décupler les ventes de ses romans, ce dont se félicitait son éditeur. Raban, par ailleurs, sut fort bien rebondir sur ses tourments judiciaires.

Ainsi, « Mon Cousin Mathieu » (1819), oeuvre de jeunesse auto-éditée, fut officialement publiée en 1825 par Dabo Jeune, et provoqua un scandale, qui entraîna la saisie des ouvrages et l'incarcération de l'indélicat auteur. À sa sortie de prison, Raban publia « Le Prisonnier » (1826), fantaisie inspirée par son séjour derrière les barreaux, qui lui valut de nouveaux ennuis judiciaires, mais apparemment, sans autodafé et sans emprisonnemment.

De ce fait, quand Louis-François Raban publie en 1828, « Les Jumeaux de Paris », c'est dans un relatif souci d'apaisement, d'autant plus que le public est conquis, et que son jugement est bien plus apprtéciable que celui de n'importe quel tribunal. « Les Jumeaux de Paris » sera donc le premier best-seller "intentionnel" de Louis-François Raban, ce qui ne veut pas dire pour autant que c'est une oeuvre insipide ou consensuelle. On y retrouve une ironie mordante, et un hommage appuyé à ses deux mentors : Pigault-Lebrun et Voltaire.

En effet, c'est de Voltaire que vient l'impulsion première des « Jumeaux de Paris », ou plus exactement, d'une tardive courte pièce en prose écrite en 1772, intitulée « Jean-Qui-Pleure et Jean-Qui-Rit ». C'est une fantaisie légère qui ironisait sur les changements d'humeurs dont nous sommes capables : Jean-Qui-Pleure et Jean-Qui-Rit sont en fait un seul et même homme, pris à deux moments différents de la journée, l'une où il se lamente sur l'injustice de son sort, l'autre où il se sent simplement heureux de vivre.

De ce petit texte relativement mineur dans l'oeuvre de Voltaire, Louis-François Raban tire une extrapolation riche en quiproquos : et si Jean-Qui-Pleure et Jean-Qui-Rit n'étaient PAS la même personne ? S'il s'agissaient de deux frères, aux humeurs constantes et opposées, obligés de vivre ensemble, sans la moindre affinité d'âme ? Mieux encore : s'il s'agissait de deux frères jumeaux, ayant le même visage, les mêmes yeux, chacun étant le reflet de l'autre, et en même temps, un reflet déformé, carcicatural, ce qui les perturbe et perturbe toute leur famille ?

Tel est le point de départ des « Jumeaux de Paris ». Mais Louis-François Raban va d'abord commencer à nous conter l'histoire de leur naissance, et donc, l'histoire de leur mère.

Aimée Bruneau était la fille aînée d'un modeste menuisier, vivant pauvrement mais dignement, ayant élevé ses trois enfants dans des valeurs chrétiennes de vertu et de modestie. Seulement voilà, la jeune femme rêve de devenir une grande actrice de théâtre, mais dès lors qu'elle s'en ouvre à son père, celui devient furieux et la chasse de sa maison, les comédiens ayant à cette époque la réputation pas totalement usurpée de mener une vie dissipée. Aimée devient donc comédienne sous le pseudonyme d'Amenaïde. À vrai dire, elle n'a pas pour la scène suffisamment de talent pour y faire une carrière durable, mais c'est une très jolie fille, peu farouche, et à laquelle on a forcément envie de donner sa chance, d'autant plus qu'elle est ravissante à contempler, ce qui peut pallier à la médiocrité d'une pièce. On la cantonne donc dans des rôles romantiques d'amoureuse transie, et c'est ainsi qu'elle finit par s'attirer l'ardeur passionnée d'un jeune aristocrate anglais de passage à Paris, Milord Brackley, sorte d'éphèbe blondinet charmant mais maladif, saturé de littérature tourmentée, et qui prend un peu la comédienne pour le genre de personnage tragique qu'on lui fait jouer. Amenaïde se garde bien de le désillusionner : la fille du menuisier se sent flattée de faire battre le coeur d'un lord anglais, et le jeune homme, récemment orphelin, a hérité de la colossale fortune familiale, ce qui ne gâte rien.

Amenaïde et son milord commencent dont une liaison torride et absolue, qui achève de dégrader la piètre condition physique du jeune britannique. Amenaïde pressentant de se retrouver veuve fait son possible pour être épousée avant qu'il ne soit trop tard, allant même jusqu'à se faire engrosser pour cela. Hélas, Milord s'affaiblit très vite, et meurt en pleines fiançailles.

Par chance, il laisse un testament qui laisse à Amenaïde l'essentiel de sa fortune, à la seule condition qu'elle donne à l'enfant qui va naître le prénom de Jean (ou de Jeanne, si c'est une fille), "à l'exception de tout autre prénom", en hommage à un lointain ancêtre français des Brackley.

Malheureusement, quand Amenaïde accouche quelques mois plus tard, elle donne naissance à deux jumeaux. Afin d'obéir aux volontés du défunt, qui ne souhaitait pas d'autre prénom masculin que Jean, elle les appelle l'un et l'autre Jean, Jean l'Aîné pour le premier sorti, Jean le Jeune pour le suivant. Mais bien évidemment, comme ils se ressemblent parfaitement, il devint très vite impossible de les distinguer, jusqu'à ce qu'en grandissant, il devienne véritablement inutile de le faire tant ils sont différents.

En effet, ces deux enfants qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau n'ont, en réalité, pas du tout la même personnalité, ni le même caractère. L'un est triste et méditatif, toujours caché dans un coin. L'autre est joyeux, farceur, touche-à-tout et maladroit.

Au fil des années, ces différences s'approfondissent davantage, au point que les deux frères se fuient mutuellement. Pour Aménaïde, c'est le Jean le plus gai et le plus farceur qui pose problème. L'autre est studieux et bien élevé, même s'il semble morne, mais ce Jean-ci est insupportable, accumule les farces de mauvais goût, les inconvenances, se désintéresse des études et même de la religion.

Amenaïde décide donc de lui imposer une sorte de voyage initiatique, sous la houlette d'un tuteur moral de haute volée, l'abbé Canard. Le simple nom de cet auguste ministre des consciences suffit à mettre Jean de fort bonne humeur.

Durant plus de deux ans, les deux hommes vont voyager ensemble à travers la France, l'abbé Canard dispensant ses règles épiscopales et son savoir-vivre, Jean lui rétorquant aimablement qu'il n'en a que faire, et le quittant pour aller lutiner quelque fille de joie pendant que l'abbé se morfond dans sa chambre d'hôtel.

Cette longue transhumance est pour l'auteur l'occasion d'approfondir la philosophie hédoniste de Jean-Qui-Rit, qui est un peu la sienne. Car Jean n'est pas seulement un homme joyeux et bon vivant. Contrairement à ce que suppose l'abbé Canard, si Jean est si insouciant, ce n'est pas parce qu'il erst inconscient de ce qui est sérieux ou grave, mais bien parce qu'il le fuit de toute son âme. En réalité, la gravité morne de son frère lui a servi de vaccin, et plus son frère devenait sérieux et triste, plus lui-même traitait tout en dérision et en plaisanterie. Mais au-delà de cette réaction que l'on pourrait qualifier d'épidermique, Jean, en grandissant, a aussi découvert l'immense liberté que procure l'hédonisme, car par son sérieux et son carriérisme, Jean-Qui-Pleure s'aliène à quantité d'études barbantes, mathématiques, économiques, alors que Jean, n'écoutant que son goût pour le plaisir, se libère de toute forme d'aliénation, que ce soit la considération des autres, la morale chrétienne, ou le jugement de sa famille.

Déprimé, amaigri, craignant même pour sa santé mentale, l'abbé Canard admet que rien ne peut parvenir à raisonner cette intelligence brillante, mais qui se verrouille automatiquement à chaque fois qu'il est question de se contraindre ou à se soumettre à quelque chose. Or, la morale, la foi, la convenance, le savoir-vivre, ne reposent primitivement que sur la contrainte et la soumission de l'individu à un certain nombre de règles sociale sou morales parfaitement établies, règles dont l'observance et la maîtrise doit être l'objet d'un légitime orgueil et d'une grande fierté.

Or, le dédain qu'oppose Jean-Qui-Rit à ces règles établies, - qui ne sont pas assez puissantes pour faire autorité auprès de lui mais dont en plus, il se passe fort bien, sans même céder à de mauvais instincts, - fait vaciller l'armure idéologique de l'abbé Canard, et le plonge dans une grande détresse. Jean est amoral, mais il n'est jamais sacrilège, ni démoniaque. Se faire du bien le met dans d'excellentes dispositions envers les autres. N'aimant pas les contraintes, il ne s'impose pas non plus celles de l'amour. Quand une jeune femme s'éprend de lui, il lui explique qu'il n'appartient à personne, et qu'elle non plus, que les liens du mariage sont tout de même des liens, tout comme ceux de la vie de couple et de la vie de famille. S'aimer si le coeur parle, volontiers; faire l'amour tant qu'on en a envie, avec grand plaisir; mais il faut que cela se fasse sans jamais penser à demain, sans faire de projet conjugal, car l'incertitude de l'avenir et la perspective du sacrifice de sa liberté, gâcheront toujours le plaisir d'aujourd'hui.

Jean ne se marie donc pas, mais il vit plus de moments tendres et charnels que n'importe quels amoureux, tout comme il se trouve des amis dans chaque ville, compagnons de beuverie ou de festins. L'abbé Canard, qui a tout sacrifié à Dieu, ne se sent plus de taille à décourager une appétance de vivre qui le surplombe et qui l'écrase. Alors que lui et son élève sont logés dans un hôtel de Lyon, il annonce son départ, et rentre à Paris, promettant que la mère de Jean lui écrira. En réalité, celle-ci se contente de lui envoyer des lettres de change à Lyon, pas mécontente de le savoir si loin, et guère pressée de le revoir. Jean-Qui-Rit, ayant bien d'autres sujets d'intérêts, apprécie à sa juste valeur cette sollicitude financière qui lui permet de s'y consacrer sans contrainte.

Vivant une vie de bohème dans tous les endroits nocturnes de Lyon, Jean-Qui-Rit croise un soir, dans une diligence, une sorte de bonhomme morne à l'air sérieux, qui lui fait de sérieuses remontrances, suite à divers actes impudiques commis sur quelques jeunes filles qui l'accompagnent. Jean rhabille de neuf l'insolent, lequel quitte la diligence en le traitant de tous les noms. Cet homme, qui vient s'installer dans le voisinage de Jean, va devenir sa tête de turc favorite, d'autant plus que ses amis fêtards ont noté une certaine ressemblance physique entre ce bougon et lui-même.

Le lecteur devine évidemment que ce nouvel adversaire n'est autre que Jean-Qui-Pleure, son propre frère, qui vient s'installer à Lyon, parce que, à Paris, il a rencontré une charmante jeune fille originaire de Lyon, Hortense de Fromonville, dont il est venu demander la main à ses parents.

Aucun des deux jeunes hommes n'a reconnu son frère. D'abord parce qu'ils ne se sont pas vus durant plus de deux ans, et que ce sont précisément ces deux années durant lesquelles un jeune garçon devient un jeune homme. Ils ont donc chacun beaucoup changé physiquement, et ce changement est aggravé par des styles capillaires et vestimentaires radicalement opposés. Ensuite, parce que chacun d'eux croit son frère ailleurs : Jean-Qui-Rit pense que Jean-Qui-Pleure est toujours à Paris en train d'étudier, alors que ce dernier a achevé ses études, travaille désormais comme financier et homme d'affaires, et compte déjà à son actif quelques belles réussites. Jean-Qui-Pleure, qui n'a pas vu revenir son frère depuis qu'il était parti avec l'abbé Canard, pense qu'il s'est assagi, et a embrassé la vocation écclésiastique.

Seulement voilà, malgré leur hostilité déclarée et l'ignorance de leur filiation, ces deux hommes habitent la même rue, et portent le même nom et le même prénom. L'auteur ne va donc pas se priver de tirer de tout cela un certain nombre de quiproquos au cours desquels les associés de l'un vont se retrouver aux orgies de l'autre, tandis que les amis fêtards de l'autre envoient une invitation à une soirée quelque peu libertine à celui qu'ils pensent être leur compagnon de débauche.

Louis-François Raban nous fait aussi découvrir ce Jean-Qui-Pleure, qu'il avait jusque là tenu dans l'ombre et qui, à sa manière, est aussi un personnage touchant, naïf malgré son sens des affaires, pataud face aux relations amoureuses, et même psychorigide à ses risques et périls : traîné par erreur par des amis de son frère dans une fête de la campagne lyonnaise, il n'en revient qu'à la nuit tombée, et, persuadé d'avoir aussi une boussole dans son esprit plein de rectitude, il se perd dans la nuit, va demander son chemin dans une ferme, et se retrouve pris pour un amant par le fermier de la maison qui soupçonne l'infidélité de sa femme.

Une fois que les deux frères, à la suite de ces erreurs répétées, sont bien obligés de se reconnaître mutuellement dans ce voisin détestable qui les hérissait, Jean-Qui-Rit s'empresse de chercher de nouvelles idées pour empoisonner la vie de son frère, comme il le faisait quand ils étaient enfants. Un jour, il va même bien trop loin en se faisant la tête de son frère, en s'habillant comme lui, puis en rendant ainsi visite à sa future belle-soeur, avec la volonté bien affirmée de lui arracher son pucelage, préservée par elle jusqu'au mariage.

Mais pour la première fois de sa vie, Jean-Qui-Rit rencontre un échec cuisant, d'abord parce que, malgré la perfection de son déguisement, Hortense de Fromonville reconnait parfaitement que ce n'est pas "son" Jean qui se tient devant elle, mais son idiot de frère déguisé. Et elle ne lui cache pas qu'elle le reconnaît sans peine à son regard infantile et lascif, qui n'a rien de commun avec la tendresse vertueuse et intimidée de celui qu'elle se prépare à épouser. En quelques phrases cruelles, et d'autant plus cruelles qu'elles sont vraies, Hortense fait comprendre à Jean-Qui-Rit qu'il se trouve en face d'une femme qui est d'une autre trempe que toutes celles qu'il a lutinées; une femme intelligente, noble et brillante, qui ne cache pas son mépris écrasant pour le viveur médiocre qui a osé supposer qu'un simple déguisement serait en mesure de l'abuser. L'hédoniste réalise alors que ce frère, dont il a toujours perçu le caractère morne et sérieux comme une faiblesse d'esprit, est doté de qualités humaines que lui ne possède pas, et que la femme qu'il a choisie pour partager sa vie, appartient à une race supérieure à laquelle lui-même ne peut prétendre, et qui ne se laissera jamais prendre à ses charmes faciles et vaniteux.

Jean-Qui-Rit ressort de cette plaisanterie fort blessé, et même tourmenté comme il ne l'a jamais été.

Quelques mois plus tard, Amenaïde meurt à Paris sans avoir revus ses deux fils, et sans que ça lui ait d'ailleurs beaucoup manqué. Ils héritent tous deux de la fortune laissée par le malheureux Milord Brackley, qu'ils partagent en deux parties égales, bien que Jean-Qui-Pleure, aussi heureux en affaires qu'en amour, n'accorde qu'une attention distraite à cette somme qui n'augmente sa fortune que d'un tiers.

Jean-Qui-Rit devrait être heureux de cet héritage, qui le place pour toujours à l'abri du besoin. Mais, pour la première fois, ce bonheur qui lui tombe du ciel lui laisse un goût d'inachevé. Non qu'il se lasse de ses plaisirs hédonistes, il continue à les vivre pleinement, mais enfin, il aimerait bien réaliser quelque chose dans sa vie, pour ne pas être en reste par rapport à son frère. L'idée de spéculer ou de capitaliser lui vient bien en tête, mais outre que, même avec les conseils de son frère, il n'est pas sûr d'y parvenir, Jean-Qui-Rit a perdu l'habitude de faire des choses qui ne lui procurent pas immédiatement du plaisir. Il veut bien gagner de l'argent, même en travaillant pour cela, mais il faut que cela soit amusant.

L'un de ses meilleurs amis, Saint-Rieul, lui suggère alors de s'intéresser au jeu, et il l'emmêne dans un tripot où Jean-Qui-Rit se contente, le premier soir, de jouer les observateurs. Néanmoins, la fièvre du jeu le grise vite, et dès le lendemain, sans en avertir Saint-Rieul, il revient au tripot et commence à miser son propre argent. Inutile de dire que la meute de joueurs expérimentés et de tricheurs habiles reconnaît en ce jeune homme grivois un pigeon d'une exceptionnelle candeur. Il est accueilli à bras ouverts, se voit proposer des parties par tout le monde, et comme il ne joue que pour s'amuser et se distraire, il se fait proprement dépouiller des deux tiers de sa fortune en seulement trois soirs. En effet, chacune de ses pertes d'argent lui causant un profond déplaisir, il se sentait obligé de continuer pour le compenser par un gain inattendu, qu'on lui cédait de temps en temps, avant de tout lui reprendre dès la partie suivante.

Jean-Qui-Rit finit par comprendre qu'il est dupé et escroqué, et pour la première fois, il perd l'estime de lui-même et caresse des idées d'exil ou de suicide. Il n'ose pas en avertir son frère, c'est donc Saint-Rieul, auquel il confie sa misère, qui se charge de cette tâche nécessaire, quand il se rend compte de la honte et de la mortification dans laquelle son ami est en train de sombrer.

Contrairement à ce que subodore le lecteur, Jean-Qui-Pleure ne tire aucun plaisir, ni aucun sentiment de revanche, de la mésaventure de son frère jumeau. Bien au contraire, il comprend immédiatement que c'est en se vantant un peu trop souvent de ses propres gains qu'il a provoqué chez son frère un complexe d'infériorité. Il va donc le rejoindre et le serre dans ses bras comme il ne l'a jamais fait auparavant, comme si le fait que, pour la première fois, son frère ayant essayé de l'imiter, le mur impénétrable qui séparait ces deux esprits si opposés, s'était enfin fissuré, au point que Jean-Qui-Pleure, incapable jusque là d'un geste d'affection familial, se découvre une tendresse insoupçonnée pour son jumeau.

Il va même plus loin : comme il n'en a nul besoin, il prend sur l'héritage de sa mère la somme perdue au jeu par son frère, et la lui offre. Ce geste désintéressé et réparateur scelle pour toujours la fraternité frusionnelle entre les deux anciens frères ennemis. Et c'est un investissement sûr, puisque le jeune hédoniste a suffisamment souffert de sa mésaventure pour ne plus jamais remettre les pieds dans une maison de jeux.

Malgré cela, Jean-Qui-Rit peine à se rétablir face à ce choc inédit jusque là dans sa vie, et il garde la chambre plusieurs jours, ayant malgré tout du mal à reprendre sa vie d'avant, d'autant plus que nombre de ses jeunes amies, ayant appris sa ruine, se sont totalement détachées de lui. Son frère lui rend visite tous les jours, et croise ponctuellement Saint-Rieul, qui vient souvent avec sa soeur, Emilie, une très jolie jeune fille, à l'esprit très romantique. Jean-Qui-Pleure remarque vite que la jeune fille pose sur son frère un regard tendre et enamouré. Il profite d'un moment où il est seul avec Jean-Qui-Rit pour lui demander ce qu'il pense lui-même de la jeune fille. Jean rougit un peu face à la question, mais déclare qu'il a trop de respect et d'estime envers Saint-Rieul et sa soeur pour ajouter cette dernière à son peu glorieux tableau de chasse. Pour la première fois de sa vie, peut-être, Jean-Qui-Pleure sourit, heureux d'avance de faire le bonheur de son frère, en défendant ardemment sa cause auprès de la famille Saint-Rieul, qui ne voyait jusque là Jean-Qui-Rit que comme une fréquentation déplorable de leur fils, et n'auraient jamais consenti à lui permettre d'épouser Emilie. Aoinsi grâce à Jean-Qui-Pleure, un déclmicieux mariage d'amourqui assagira son frère libertin, et lui enseignera des plaisirs tendres qui se goûtent au quotidien, entre les mêmes bras féminins, et qui durent une vie entière.

« Les Jumeaux de Paris » se termine donc sur une note hautement positive et harmonieuse, et, ce qui est plus surprenant, sur un message beaucoup plus consensuel que ce que l'on aurait pu attendre. Sans doute comme son Jean-Qui-Rit, Louis-François Raban avait tiré quelques leçons de ses provocations de l'année précédente, à moins qu'il ait, lui aussi, rencontré entre temps une Emilie qui l'avait amené à changer son regard sur le monde qui l'entourait. Cette happy-end, qui plaide pour une compréhenson universelle des gens en dépit de leurs différences, et qui serait si facile à atteindre quand on laisse son orgueil de côté, est bien dans le style de Paul de Kock, tandis que l'insolence nihiliste de Pigault-Lebrun se fait définitivement oublier.

Le roman en lui-même est charmant et fort distrayant, il se lit très rapidement et avec beaucoup de plaisir, même si le style de Raban n'avait pas l'élégance et la chaleur de Paul de Kock. Le récit souffre néanmoins de quelques évidents tirages à la ligne, Raban devant insérer des histoires annexes pour parvenir aux trois tomes exigés par son éditeur. Si ça n'avait tenu qu'à lui, nul doute que son récit eut été plus court.

Néanmoins, s'il ne témoigne guère de la grandeur littéraire des écrivains de la Restauration, « Les Jumeaux de Paris », à la veille de parvenir à son bicentenaire, gagne à cette sobriété distante une assez grande fraîcheur, qui le rend encore tout à fait lisible, bien plus que les classiques d'autres auteurs très sérieux mais au style ampoulé. Si ce n'est quelques rares archaïsmes, le roman reste drôle et passionnant, et son étude psychologique présente un aspect assez moderne, ou du moins, intemporel.

Il faut reconnaître aussi que la principale qualité de ce roman, c'est d'abord de se dégager rapidement, avec beaucoup de réalisme et d'acuité, du portrait manichéen et prfimaire dans lequel il eut été très facile de tomber. Si l'on sent que Raban se reconnaît plus volontiers en Jean-Qui-Rit, il tient à montrer que les comportements monomaniaques de chacun des deux frères sont sans doute dus au fait qu'ils n'ont qu'une moitié d'âme, ce qui fait dire à l'auteur, n'en déplaise à Jean de la Fontaine, qu'il ne faut être ni tout à fait cigale, ni tout à fait fourmi, mais qu'il est plus sage d'être à la fois cigale et fourmi. Jean-Qui-Rit, homme libre et jouisseur, reste une proie fragile dans un monde corrompu. Jean-Qui-Pleure, brillant homme d'affaires, perd son humanité et son coeur à vouloir trop réussir. En se réconciliant, ils se complètent à nouveau, et échangent leurs qualités, leurs sollicitudes et leurs générosités.

Au final, « Les Jumeaux de Paris » est un roman tout à fait délectable, malgré ses imperfections, et révèlera aux curieux un auteur oublié mais très accessible, qui gagnerait à être réimprimé par un éditeur audacieux.

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