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JEAN MARTET - « Marion Des Neiges » (1928)

  • 31 déc. 2025
  • 13 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, il y eut toute une jeune littérature française, les yeux à jamais dessillés de l'insouciante Belle-Epoque, qui commença à rêver plus loin que la France et son empire colonial. Les États-Unis, le Canada, se développaient rapidement. L'implantation massive et tardive du chemin de fer, pour lesquels bien des spécialistes européens avaient été appelés, avait petit à petit gommé le principal obstacle du continent américain : son immensité. Desormais, ce n'était plus un Nouveau Continent, mais un véritable autre monde où tout semblait possible et réalisable. Le pouvoir américain ne manquait pas d'ailleurs d'entretenir sa propre légende auprès des partenaires européens, pour inspirer les jeunes entrepreneurs.

Mais le Canada n'était pas en reste, bien que moins développé sur le plan industriel. Ce pays fascinait ses voisins américains par ses immenses territoires nordiques inexplorés, enneigés et sauvages, et particulièrement la région du fleuve Klondike, un affluent du fleuve Yukon, dont l'eau recelait une quantité phénoménale de poussière d'or.

Aussi la prospection fit longuement rêver américains et canadiens, car qui ne rêverait de construire sa fortune et devenir millionnaire simplement en tamisant de l'eau ?

Il y eut donc une véritable "ruée vers l'or", qui dura au final à peine trois années, de 1897 à 1899, le temps pour les premiers arrivés d'investir dans des sociétés d'exploitation, qui embauchèrent les prospecteurs à un base salariale nettement moins intéressante que ce qu'ils auraient glané par eux-mêmes. Cependant, il n' y eut bientôt plus d'autres choix : les moindres bords du Klondike et même du Yukon furent achetés et exploités, et les prospecteurs amateurs en furent réduits à chercher de l'or au bord des affluents voisins, qui souvent en contenaient très peu. Les sociétés de prospection firent ériger une dizaine de "villes-champignons", bourgades hâtivement taillées dans le bois des conifères environnants, et où l'on pouvait trouver des vivres, des comptoirs d'achat d'or, des saloons et des bars ainsi que, bien évidemment, des bordels. Ainsi en créant des lieux de loisirs et de divertissement, non seulement ces sociétés récupéraient et faisaient fructifier une partie du salaire qu'elles versaient à leurs prospecteurs, mais elles récupéraient aussi la fortune des prospecteurs indépendants, qui travaillaient durement pour gagner à peine la quantité d'or nécessaire pour vivre, pour se saouler tous les jours et pour s'offrir une prostituée de temps à autres. Beaucoup finirent par se tuer à la tâche ou décédèrent des conséquences de l'alcoolisme.

En littérature, l'auteur américain Jack London fut le premier à s'émouvoir des conséquences sinistres de cette ruée vers l'or, dont il fut d'ailleurs l'un des acteurs, et qui menèrent des dizaines de milliers d'américains à la misère et à la mort. Son premier roman « A Daughter Of The Snows » (« Fille des Neiges ») (1902), dont l'écrivain n'était pas satisfait, est le premier à aborder la dérive des pauvres gens saisis par la soif autodestrutrice de l'or, mais il lui faudra attendre le succès planétaire de son troisième roman, « The Call Of The Wild » (« L'Appel de la Forêt ») (1903) pour que la vérité sur la "Gold Rush" soit révélée.

Bien que les romans de Jack London ait été traduits en français dès 1906, ils n'eurent en France qu'un succès d'estime, et furent redécouverts après l'armistice de 1918, d'autant plus que l'envie du public de se distraire après quatre ans de conflit mondial amenèrent beaucoup de gens à se pencher sur une littérature qui parlait d'autre chose que de la guerre.

Jack London était prématurément mort à 40 ans en 1916, il ne sut jamais rien de son succès en France, ni dans le reste de l'Europe. Son premier imitateur français, le jeune Louis-Frédéric Rouquette, allait mourir au même âge en 1926, après avoir signé lui aussi un best-seller digne de son maître, « Le Grand Silence Blanc » (1920), lui aussi dénonçant la misère du Klondike, dont le titre était inspiré de celui d'une nouvelle de Jack London, « The White Silence ». Roman culte en France pendant près de quarante ans, « Le Grand Silence Blanc » fut même traduit aux États-Unis, et le roman, dans sa traduction anglaise, eut longtemps les faveurs des lecteurs américains de Jack London.

Avec ce brillant succès, qui fut cependant sans lendemain, en partie aussi à cause de la mort de l'auteur à la suite d'une banale opération de l'appendicite,« Le Grand Silence Blanc » avait néanmoins montré la voie, prouvant qu'un "roman français à la Jack London" était possible.

Un deuxième talent se manifesta alors, un angevin déja quadragénaire pour sa part, mais qui allait être plus productif : Jean Martet.

Son profil était quelque peu différent de Rouquette, lequel était journaliste depuis ses débuts. Malgré un volume de vers autoédité avant-guerre, Jean Martet n'était pas un homme de lettres. Fils d'un ami de Georges Clémenceau, il avait été engagé come secrétaire en 1915 par le bouillonnant sénateur, alors Ministre de la Guerre, et lui resta fidèle jusqu'à sa mort en 1929. Devenu avec le temps presque le fils adoptif de Clémenceau, Jean Martet bénéficia, durant presque quinze années, de l'influence littéraire et culturelle du "Tigre", même s'il n'en laisse rien paraître dans ses premiers romans, mis à part un humour caustique qui faisait autant défaut à Jack London et Louis-Frédéric Rouquette.

Sa carrière littéraire démarre pourtant véritablement avec ce « Marion des Neiges » (1928) ouvertement "londonien", dont le titre dérive sans ambiguïté de « Fille des Neiges » le premier roman de Jack London. Pourtant, comme on va le voir, la ruée vers l'or était pour Jean Martet un simple prétexte pour décrire des êtres à la dérive. Là où Jack London se voulait le témoin accusateur d'une expérience socale, là où Louis-Frédéric Rouquette décrivait à froid la solitude intérieure du voyageur en quête d'une aventure, la démarche de Jean Martet prétend au départ être un étude réaliste, nihiliste et presque naturaliste, sur la folie, le chagrin, l'attente de la mort ou d'un miracle d'une douzaine de personnages, dont le narrateur, qui est véritablement le seul à être venu dans le Grand Nord pour prospecter. Détail notable et significatif, « Marion des Neiges » est le seul des romans sur la ruée vers l'or qui ne se déroule pas dans des lieux existants réellement : les villes d'Aklansas et de Pensburg, autour de laquelle se tient une partie de l'action, les bourgades environnantes et le fleuve Sloo, où le narrateur va faire ses prospections, sont tous jaillis de l'imagination de l'auteur.

Cette particularité est intéressante : de son propre aveu, Jean Martet ne cherche pas à témoigner de la réelle aventure du Klondike. En théorie, l'action se situe dans une région de prospection plus au nord, plus âpre, plus incertaine, plus supposée que vérifiée, mais où il risque moins d'y avoir de la concurrence. Le lecteur comprend vite que ce territoire n'est qu'une antichambre de la mort, où se retrouvent fatalement ceux qui ont tout perdu, ou qui au contraire, n'ont jamais rien possédé. Ils ne viennent à Aklansas que pour fuir une existence désolée ou étouffante dont ils ne veulent plus, ou simplement pur s'accrocher à la mince illusion qu'il existe un échappatoire juste avant le gouffre. Ils n'ont pas tout à fait tort d'ailleurs, car plusieurs personnages meurent dans ce récit, mais avec difficulté, après une lente et interminable agonie, comme si le poids de leur désespoir les rattachaient déraisonnablement à cette existence.

Nous faisons connaissance avec le narrateur, dont on ne saura jamais que le prénom - James - dans le train qui, des jours durant, le mène à Pensburg. Il se rend pour prospecter, fuyant ce que l'on comprendra vaguement avoir été une ruine financière et un "crime" dont les détails ne seront jamais développés. Il part prospecter auprès d'une rivière très éloignée de la ville, sans chemin pour s'y rendre, et souhaite louer un chien de traîneau et une tente. C'est un homme assez déterminé à accomplir son projet, ou à mourir en essayant, sans qu'il y ait dans son esprit une préférence clairement établie pour l'une des deux solutions.

Fatalement, James discute avec ses compagnons de compartiment, sept autres hommes, dont deux vieilliards malades qui seront évacués en court de voyage, et deux femmes qui chacune s'arrêtent à Aklansas, où le train fera une demi-heure d'arrêt, Marjorie, danseuse sur le retour, qui a été engagée dans un night-club, et Marion, jeune femme blonde discrète mais élégante, pour laquelle James sent une douce inclination. Bien que nul dans ce compartiment n'ait très envie de s'attendrir sur son passé, Marion finit par révéler à James qu'elle a récemment perdu ses parents. Recueillie par son oncle, celui-ci a tenté plusieurs fois de la violer, avant de la jeter dehors. Marion a fini par retrouver la trace d'un lointain cousin, qui tient avec sa famille une ferme à Aklansas, et veut bien l'héberger en échange d'aide aux travaux de la ferme. Comme James lui fait remarquer qu'elle est bien menue pour des travaux aussi durs, elle lui répond que de toutes façons, elle n'a pas le choix, et puis qui sait ? Il doit bien y avoir à Aklansas des enfants, une école, elle pourra se proposer comme institutrice...

A l'arrivée à la gare d'Aklansas, la nuit est déjà tombée. Marjorie, malade à son tour, est évacuée par ses compagnons de voyage, et les employés du night-club l'évacuent sur sur une charette à bestiaux. Par galanterie, et parce qu'il n'ose pas s'avouer qu'il a de la peine à la voir partir, James accompagne Marion sur le quai, où néanmoins, personne ne l'attend. Elle suppose que le cousin a du retard, et James l'accompagne dans la salle d'attente de la gare, particulièrement vétuste. Mais les minutes passent, et personne ne vient. James sent qu'il n'a pas d'autre choix que d'abandonner la jeune femme à son destin. Même s'il va chercher sa valise et qu'il reste auprès d'elle, il doute que le cousin l'accueille quand il arrivera, et il doit garder son argent pour le traîneau et le matériel de prospection.

Finalement, quelques minutes avant que le train reparte, James prend rapidement congé de la jeune femme, qu'il abandonne à son destin, et remonte dans son compartiment.

À Pensburgh, il est seul à descendre du train, et il est accueilli par Josué Coulombier, un canadien appartenant à l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, le culte restaurationniste des mormons. Josué n'attendait pas spécifiquement James : il passe ses journées à guetter les rares voyageurs sur le quai de la gare pour leur venir en aide. Cet illuminé pousse la mortification jusqu'à vouloir porter la valise de James, lequel, constatant que le jeune homme tousse horriblement à force d'attendre toute la journée les pélerins sur les quais de la gare, lui reprend de force la valise.

Pensburgh est une si petite bourgade. Il n'existe qu'une pension de chrétiens antialcooliques, n'abritant que des vieillards faméliques et peureux, dont la sinistre tenancière trouve au voyageur un air encore trop vivace pour l'accepter. Josué amène ensuite James chez Zarnitsky, le patron de l'unique bar de Pensburgh, un vieux russe blanc chassé de son pays par les bolchéviques, et qui est physiquement effrayant, comme s'il était la mort incarnée, chauve, squelettique, décharné mais cachant une incroyable énergie, qu'il consacre toute la journée à bricoler et à entretenir un vieux piano situé près du comptoir. Zarnitsky installe James au sous-sol du bar, dans une des petites cellules crasseuses qu'il a aménagées en chambres d'appoints, dans lesquelles il n'y a rien d'autre qu'un matelas jeté à terre.

Contre toute attente, James se plait dans cette atmosphère lugubre et misérable, en partie parce que, quand il a un peu bu, Zarnitsky, qui était pianiste classique dans la Russie des Tsars, se met au piano et interprète des mélodies déchirantes qui emplissent l'établissement et plongent tous les auditeurs dans l'émotion. Le bar a peu de clients, mais ils sont là chaque soir; pour la plupart des égarés de la vie, qui attendent la fin de leurs jours calmement dans un bourg désert et enneigé où tout tend vers l'immobilité définitive. Zarnitsky révèle à James qu'il a de la chance d'être tombé sur Josué, qu'il l'a amené jusqu'à lui, car le jeune homme ne va pas tarder à mourir. Comme si cette prophétie était une ordonnance, Josué tombe malade le lendemain d'une aggravation de la pneumonie contractée sur les quais de la gare, et il meurt en quelques jours. Aux cotés de sa sinistre famille de fanatiques, James veille le jeune homme dans ses derniers instants, lequel vit d'abord comme une récompense l'idée de rejoindre le Seigneur, avant, dans les dernières minutes, de s'abandonner à la peur instinctive de mourir, et au doute qui s'installe en lui face à l'imminence d'un néant glacé qui l'emporte.

Le lendemain, James se dit qu'il est temps de commencer son expédition. Si Pensburg est la ville la plus proche du Sloo, elle est aussi très peu équipée. Il n'y a qu'un seul propriétaire de chiens et de traineau, un indien nommé Patrice, qui, dans un premier temps, refuse la proposition de ce farfelu venu de nulle part. Pourtant, il y a chez James une détermination et une certitude qui lui plaisent. Au final, il lui propose de s'associer avec lui, et de faire part à deux sur l'or qui sera ramené. James, qui n'était pas sûr d'arriver seul au bout du chemin, accepte de bon cœur.

Les deux hommes partent en traîneau durant plusieurs jours, le long de plaines enneigées inexplorées, dont les chiens ne reviendront pas tous vivants. Mais le filon est bon. Tandis que Patrice monte le wigwam qui leur servira de hutte, James va tamiser les berges du Sloo, et la pêche à la poussière d'or se révèle miraculeuse. Durant trois semaines, les deux hommes vont passer réellement 12 heures par jour à prospecter, rassemblant des sacs entiers valant chacun plusieurs millions de dollars. Mais les dernières semaines, ils constatent autour de la hutte d'inattendues traces de pas, tandis que des traces de tentatives d'effraction de la hutte, par un voleur probablement mis en fuite par les chiens, inquiète les deux associés. Il est décidé de ne plus faire de prospection qu'en se relayant, afin de toujours laisser quelqu'un auprès de la hutte.

Un matin, James se trouve en train de tamiser, lorsqu'une détonation éclate : une balle de révolver vient se loger dans sa cuisse. Se retournant, James aperçoit un inconnu, et cédant aux instincts de survie que l'or lui a redonné, il brandit à son tour son fusil devant son agresseur tétanisé et lui expédie deux balles dans le ventre. L'homme s'effondre, incrédule.

Dans le désert enneigé, les deux hommes blessés restent ainsi durant des heures, à quelques mètres l'un de l'autre, préservés un temps par le froid. James garde confiance : Patrice, sachant où il est, ne tardera pas à venir le chercher, ne le voyant pas revenir. Des heures se passent lentement, tandis que James, surpris lui-même de la vie qui l'anime en dépit de sa blessure, entend son adversaire, plus gravement touché, gémir ponctuellement en criant "Mon Dieu".

Finalement, Patrice arrive, soulève James et le ramène à la hutte, où là, de par son experience d'indien, il parvient à arracher la balle du muscle de la cuisse. Quelques antiseptiques amenés dans le traineau permettent à James de se remettre complètement. Entre temps, quelque peu miné par le remords, Patrice est allé chercher l'autre homme et le ramène aussi à la hutte. James a la surprise de reconnaître l'un des hommes qui avait voyagé avec lui dans le train où il avait rencontré Marion. L'homme, nommé Spiers, est hélas blessé trop gravement pour pouvoir survivre. Durant les quelques jours que dure son agonie, Spiers raconte à James et Patrice sa vie minable de petit employé alcoolique d'une petite ville de l'Ohio, et la brusque toquade qu'il lui proit de se croire taillé pour l'aventure. Dans le train, il avait entendu James parler à Marion du Sloo, et s'était juré d'y aller avant James, mais lui, mal équipé, ayant déjà crevé son traineau sous lui, n'avait rien trouvé. Alors, ayant repéré James et Patrice de loin, il avait décidé de voler les deux hommes, ultime gâchis d'un pauvre type qui s'était pour plus qu'il n'était.

Une fois Spiers enterré, James et Patrice s'estiment suffisamment riches et ils rentrent à Pensburgh. Patrice donne son traineau et ses chiens à un ami, et comme James, qui n'a jamais cessé de penser à Marion, chaque soir avant de s'endormir, veut retourner à Aklansas savoir ce que la jeune femme est devenue, Patrice décide de l'accompagner.

Leur premier arrêt à Aklansas est pour le "Cupido", le night-club/boxon où James est sûr de trouver Marjorie et peut-être d'avoir par elle des nouvelles de Marion. Cette précaution est inutile : Marion aussi est danseuse et prostituée au "Cupido". Son cousin n'étant pas venue la chercher, elle a marché toute la soirée jusqu'à son adresse. Elle n'a trouvé qu'une maison vide, les portes grandes ouvertes, sans bois de chauffage, sans plus aucun meuble. Nul ne sait ce qu'il s'est passé dans cette maison, mais Marion a bien été obligée de rejoindre la troupe du "Cupido", qui seul était désireux de la payer et de l'héberger. James lui révèle alors sa bonne fortune, et lui propose de partir avec lui, où elle voudra. Mais honteuse de sa déchéance, de son échec, de sa souillure, Marion refuse.

Choqué par cette rencontre et cette déception, James se sent perdu, et Patrice, lui rappelant qu'il ne peut pas acheter Marion mais qu'il peut désormais avoir tout le reste, l'amène dans une fumerie d'opium qu'il connaît bien, tenue par des Chinois. James s'abandonne à la griserie de la drogue, mais au bout de la soirée, il ne rencontre pas l'oubli, il rencontre encore et toujours l'image de Mario, fixée dans son esprit.

Le lendemain soir, il décide de relancer Marion au "Cupido", mais il apprend alors que la jeune fille a démissionné dans la journée pour rejoindre un pensionnat religieux rigoriste, tenue par une secte chrétienne bizarroïde des environs, connue pour ne jamais lâcher les proies qu'elle attire. Patrice rappelle alors à nouveau James que l'or si longuement gagné ouvre toutes les portes et permet de braver toutes les lois. Sauvé par l'or, James sauvera Marion de ses bourreaux, au cours d'une scène finale poignante.

« Marion Des Neiges » est un enthousiasmant voyage symbolique et aventureux au Pays de la Mort Glacée, même si l'auteur, encore un peu inexpérimenté, ne parvient pas, comme il le voudrait, à se détacher tout à fait du fantôme de Jack London. Bien que doué d'indéniables fulgurances littéraires et lyriques, ils se contraint à un style fluide "moderne", "à l'américaine", efficace mais qui abuse parfois de formules maladroites ou impose un excès de rythme à un récit statique. Jean Martet parviendra à un bien meilleur équilibre entre narration et lyrisme dans son second roman, tout aussi indispensable, « Gubbiah » (1929).

Contrairement au « Grand Silence Blanc » de Rouquette, « Marion Des Neiges » n'intéressa pas les américains, mais il connût cependant en France un grand succès à sa sortie, qui fut renouvelé lors de sa réédition dans les années 50 au Livre de Poche. Ce récit matérialiste, où l'or sauve des vies, arrache les êtres à l'autodestruction, au désespoir, et à ce désespoir plus pervers encore qu'est la religion, demeure encore une fable moderne et curieuse, qui n'explore les tréfonds de la misère humaine que pour la résumer à un abandon de soi-même à l'échec inéluctable. Mais est-ce vraiment l'or qui arrange les choses, ou plutôt le coup de folie, la conquête, la prise de risques insensée, qui font d'abord la richesse de James et de Patrice ? Une fois riches et revenus de leur périple, James et Patrice ne sont plus les mêmes. Ils sont insolents, tenaces, déterminés, ils appliquent à la société qui les entoure la domination qu'ils ont d'abord exercé sur l'or, ce qui résume un peu la question existentielle à une simple postion de dominant et de dominé. On pourra reprocher à Jean Martet cette philosophie simpliste qui, selon lui, résout toutes les maladies de l'âme, tous les chagrins d'une existence douloureuse, mais cependant, il faut admettre que cela lui donne l'occasion d'entrer en littérature avec un premier roman intense, qui tire de ses ténèbres obscurs une flamboyance finale insolite et, surtout, ouvertement rebelle.

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