LOUIS BOUSSENARD - « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » (1880)
- 13 janv.
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

On peine à imaginer, un siècle et demi-plus tard, le succès phénoménal que remporta « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » (1880), roman-feuilleton d'aventures exotiques dont le succès égala ceux de Jules Verne, mais pour des raisons radicalement opposées à ses qualités. Jules Verne n'a d'ailleurs jamais publiquement exprimé d'opinion sur Louis Boussenard ou Paul d'Ivoi, ses deux plus célèbres héritiers, tous deux issus de l'hebdomadaire dominical, « Le Journal des Voyages », un journal abondamment illustré et documenté sur les colonies françaises, et par extension, sur les pays lointains, souvent tropicaux.
Crée en 1877, « Le Journal des Voyages » régna en maître sur l'imaginaire des jeunes français jusqu'en 1910, à une époque, où encore sous le coup de l'humiliante défaite de 1870, la plupart des citoyens français caressaient des rêves esthétiques et des perspectives lointaines. Relativement bien documenté pour une publication destinée à la jeunesse, et qui n'avait pas les moyens d'envoyer des reporters autour du monde, « Le Journal des Voyages » compilait articles, anecdotes, faits historiques, tous donnant lieu à de nombreuses gravures signées par de très grands illustrateurs.
En 1880, le journal propose 5 ou 6 pages supplémentaires de romans-feuilletons de Louis Boussenard, un jeune écrivain beauceron qui avait publié à compte d'auteur un premier roman exotique, « Les Dix Millions de L'Oppossum Rouge » (1879), qui avait convaincu la rédaction du « Journal des Voyages » de le salarier comme un feuilletonniste à temps plein. Il y régna quasiment seul jusqu'en 1896, année où « Le Journal des Voyages » fut racheté par les jeunes et ambitieuses éditions Tallandier, qui imposèrent en alternance leur propre poulain, Paul d'Ivoi, déjà collaborateur occasionnel ju journal pour des articles, et qui s'était subitement mis au roman afin d'aider son ami Henri Chabrillat, journaliste boulangiste gravement malade, qui avait eu l'idée d'un roman humoristique à la Jules Verne, « Les Cinq Sous de Lavarède » , racontant l'histoire d'un homme qui parvient à faire le tour du monde avec seulement cinq sous dans sa poche. Henri Chabrillat avait disparu avant que son ami ne finisse le manuscrit, et Paul d'Ivoi s'était retrouvé seul à défendre et promouvoir ce livre dont il ne s'était fait le rédacteur par amitié, et qui se révéla, contre toute attente un très grand succès. Se prêtant au jeu, il initia une série intitulée « Voiyages Excentriques » , sorte de parodie bouffonne et souvent débridée des « Voyages Extraordinaires » de Jules Verne.
Ainsi, salariés du même journal, Louis Boussenard et Paul d'Ivoi ont incarné à eux deux toutes les rêveries exotiques de la Belle-Époque, en partie parce qu'ils étaient chacun très différents : fidèle à l'esprit des débuts du « Journal des Voyages », Louis Boussenard incarnait une rupture manifeste avec Jules Verne, n'ayant aucun goût pour les innovations technologiques, et pour ce que l'on appelle aujourd'hui le "merveilleux scientifique". Vétéran de la guerre franco-prussienne de 1870, Louis Boussenard se défie volontiers de la technique, car à son époque, celle-ci sert surtout à fabriquer des armes de guerre. L'optimisme béat de Verne, la croyance au progrès, lui semblent surtout des prétextes commodes aux gouvernements pour alimenter des instincts belliqueux vieux comme le monde. L'exotisme de son oeuvre, même si elle n'est pas toujours réaliste et se complait souvent dans la violence, exprime cependant le désir de confronter ses jeunes lecteurs avec la réalité de la nature humaine, de ses vices, de sa corruption. Quand il montre des cannibales ou des sauvages barbares, souvent d'une manière que l'on jugerait raciste aujourd'hui, il le fait toujours en laissant entendre à son lecteur : « Il en aurait fallu de peu que tu ne sois l'un d'eux ». Son personnage du gamin de Paris, jeune prolétaire faubourien au franc-parler populaire, lui permet assez souvent de faire passer des idées républicaines, anti-impérialistes, contre les guerres et les dictatures, avec un petit zeste d'anarchie.
Par comparaison, Paul d'Ivoi, dont nous parlons une dernière fois, bien que plus ouvertement parodique envers Jules Verne, s'en éloigne beaucoup moins, en dépit d'intrigues souvent improvisées, et flirte plus d'une fois avec le "merveilleux scientifique". Il invente d'ailleurs, dans son roman « Miss Mousqueterr » (1907), un appareil véritablement prophétique, permettant de filmer des images, et de les envoyer par ondes radios à l'autre bout du monde, où elles sont réceptionnées sur un écran.
Comme tous les grands succès populaires, « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » repose sur une recette extrêmement simple : plonger dans des aventures exotiques musclées une sorte de "Gavroche" parisien, un garçon adolescent ou préadolescent dont on ne saura jamais l'âge ni les origines, mais qui ne semble plus avoir de famille, ni être pour autant issu de l'Assistance Publique. Tout ce que l'on sait de lui, c'est qu'il a lu « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » de Jules Verne, et qu'il a eu envie de faire lui aussi le tour du monde. N'importe quel lecteur du « Journal des Voyages » se reconnaîtra dans cet emblématique "Friquet", dont bien des années plus tard, le dessinateur Louis Forton, pour « L'Intrépide », hebdomadaire concurrent du « Journal des Voyages », fera un plagiat graphique à peine voilé qu'il baptisera "Bibi Fricotin".
Engagé comme soutier dans un navire commerçant, le jeune Friquet s'en extrait brutalement lors d'une attaque par des pirogues emplies de cannibales. C'est sur ses chapeaux de roues que démarre « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris », à tel point qu'on a la sensation qu'il manque un chapitre. C'est qu'hélas peu de pages sont consacrées au feuilleton dans « Le Journal des Voyages » , et en plus, ces pages sont truffées de gravures. Il faut donc des chapitres courts et malléables, avec beaucoup de dialogues et de renvois à la ligne qui facilitent la mise en page. Par conséquent, pas de place pour une introduction, et même ausi, des fois, pas de place pour une conclusion. La césure entre les romans n'est même pas touours marquée, ou a lieu au beau milieu d'un épisode. C'est parfois durant les rééditions en volumes que l'on ajoute des chapitres et des séparations de parties.
D'où précisément cette question cruciale que se sont posée tous les lecteurs de Louis Boussenard : combien y a-t-il de volumes des aventures de Gamin de Paris ? Question très complexe, parce que chaque épisode fait 150 à 200 pages maximum, et que les éditions en volumes, en général, compilent ces épisodes par trois, comme c'est le cas de ce premier volume, réédité tel quel en 2013 par les éditions de Borée. Il y a dans ce volume trois courts romans qui se suivent : « Les Mangeurs d'Hommes » , « Les Bandits de la Mer » et « Le Vaisseau de Proie ». La séparation de ces récits n'est pas toujours due à la fin d'une intrigue, mais simplement à l'émigration de Friquet dans un autre pays. De ce fait, on trouvera, par exemple, dans « Le Vaisseau de Proie » la résolution de situations laissées en suspens dans « Les Mangeurs d'Hommes » et « Les Bandits de la Mer ». De sorte que si on ne lit que ce troisième volume, sans avoir lu préalablement les autres, on ne comprendra pas tout.
Outre donc cette première trilogie de romans imbriqués, simplement appelée « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris », il en existe deux autres, « Aventures d'un Gamin de Paris En Océanie » (1883) et « Aventures d'un Gamin de Paris Au Pays Des Bisons / Des Lions / Des Tigres » (1886), - soit 9 romans au total -, auxquels il faut ajouter ce que l'on appellerait aujourd'hui des "sequels", des suites avec un personnage différent maisqui reste lié à Friquet, « Voyages et Aventures de Mademoiselle Friquette » (1897), qui met en scène une adolescente tellement en addiction des romans de Louis Boussenard (!) que ses parents ont surnommé Friquette. Ce volume-là est relativement important, car outre qu'il est vraiment excellent, c'est l'un des premiers romans du genre qui mette en scène une courageuse jeune fille, et qui distille un véritable message féministe. Et enfin, un dernier volume, « Le Fils du Gamin de Paris » (1909), mettant en scène Totor, le fils de Friquet, qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, dans des aventures en tout point semblables à celles de son père.
À noter que les volumes consacrés aux personnages de Friquette et de Totor ne contiennent chacun que deux romans, et non trois. Ce qui porte l'odyssée friquetienne à 13 romans répartis sur trente ans.
Comme si la situation n'était pas déjà confuse, les éditions Tallandier, qui étaient propriétaires de l'oeuvre de Louis Boussenard, ont réédité séparément dans leurs collections de poche, durant les années 20-30, les romans composant ces volumes de Louis Boussenard, parfois sous des nouveaux titres ou des titres tronqués, et sans jamais rappeler le titre du volume original. Le même saccage a d'ailleurs été réalisé avec les romans de Paul d'Ivoi avec des titres sans rapport avec les chapitrages originaux. Cette démarch basse et mercantile, visant à vendre pour inédits en plusieurs volumes, des romans que le public connnaissait depuis vingt ou trente ans, a dû beaucoup contribuer à faire oublier des auteurs à la bibliographie déjà bien copieuse, et qui se retrouvait inondée de faux inédits.
Revenons à présent à cette première trilogie romanesque de 1880.
« Les Mangeurs d'Hommes » est assurément le meilleur des trois romans réunis ici. Il se déroule en partie dans l'ancienne province coloniale de l'Équateur, aujourd'hui incluse dans la République Démocratique du Congo, et se poursuit dans le pays voisin, le Gabon. Il pose le trio de base qui forment les personnages pricipaux :
- Friquet, courageux jeune garçon, petit mais robuste et bagarreur, dont l'argot parisien, décontextualisé dans un tel décor, est un ressort comique inépuisable.
- André, aventurier français, dont le nom de famille ne sera pas dévoilé, mais dont l'initiale du nom, "B.", suggère peut-être que Louis Boussenard s'est peut-être à nouveau mis lui-même en scène, comme il l'avait déjà fait dans « Les Dix Millions de L'Oppossum Rouge »
- Lampérierre, docteur en médecine originaire de Marseille.
Capturés par une tribu africaine cannibale (comme il n'en existe pas, puisqu'il n'y jamais eu de tribus cannibales en Afrique), Friquet et André se retrouvent bien vite au mains d'une redoutable bande de négriers, menée par l'abyssinien Ibrahim et le gabonnais Zéluko.
Peu de choses sont réalistes dans cette histoire, mais il faut porter au crédit de Louis Boussenard, vigoureusement anti-esclavagiste, cette volonté de montrer des négriers purement africains, une réalité reniée de nos jours par les délateurs de l'exploitation raciale. Si les empires coloniaux se sont fournis en esclaves afin de peupler des colonies désertes (comme la France l'a fait, par exemple, aux Antilles, en Guyane et à Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti), c'était en les achetant "clefs en main", déjà matés et enchaînés, à des négriers arabes ou originaires des côtes africaines, qui allaient capturer leurs proies en Afrique Centrale, parmi des tribus paisibles, dont les femmes, les enfants et les vieillards, étaient souvent massacrés. Louis Boussenard stigmatise à plusieurs reprises l'appartenance à l'Islam des négriers, décrits comme "fervents musulmans" mais "moralement mécréants".
Bien que blancs de peau, Friquet et André ne sont pas tirés d'affaire, car il y a de riches émirs qui aiment à avoir des esclaves blancs. D'ailleurs, ils rencontrent parmi les prisonniers le docteur Lampérrière, médecin spécialisé en maladies tropicales originaire de Marseille, capturés quelques jours plus tôt. Friquet et André apparennent de lui que le négrier Ibrahim est malade, et il met un point d'honneur à refuser de le soigner. Friquet et André le convainquent au contraire d'opérer le négrier en échange de leur libération. Ibrahim, dont le corps est couvert de cloques douloureuses, rechigne, mais accepte le marché. Par prudence, André exige qu'il jure sur le Coran.
Ibrahim souffre de l'invasion de ce qu'on appelle le "filaire de Médine", appelé aussi "ver de Guinée", un parasite redoutable aujourd'hui quasiment disparu qui se glisse sous la peau par ingestion de la larve dans une eau non filtrée, et qui peut atteindre jusqu'à 80cm de long (et non 95cm comme l'assure Boussenard). Par contre, il est d'une épaisseur minuscule - moins de 4mm - , et donc se retire en étant progressivement tiré depuis une incision puis enroulé autour d'une allumette, à raison d'un tour de cran par jour jusqu'à épuisement des forces de l'animal. Évidemment, tant Louis Boussenard que son illustrateur Horace Castelli présentent ce ver comme étant aussi gros qu'un macaroni, et ayant une tête infestée de dents qui cherche à mordre. Point trop n'en faut.
La guérison d'Ibrahim scelle une amitié inattendue entre nos trois amis et la bande de négriers qui, finalement, se révèlent fort sympathiques et font découvrir à Friquet, André et Lampérierre les charmes de la savane africaine, de la chasse aux crocodiles et à la dégustation des Cervelles de Flamants Rôtie à la gabonaise. Friquet s'y fera en plus un ami durable, presque un frère : un petit africain de son âge qu'il baptise Majesté. Ce personnage récurrent avait été envisagé par Louis Forton pour son propre plagiat, lors la création de son personnage de bande dessinée Bibi Fricotin, mais c'eût vraiment été un peu trop visible comme mauvaise copie. Ce sera finalement le successeur de Louis Forton, Pierre Lacroix, qui ajoutera un personnage inspiré du Majesté de Louis Boussenard, Razibus Zouzou, assumant ainsi l'héritage du Gamin de Paris dans une des plus célèbres bandes dessinées populaires du XXème siècle.
Son Razibus Zouzou sera d'ailleurs plus intelligent et plus débrouillard que le Majesté de Louis Boussenard, lequel tient seulement le rôle passif attribué aux jeunes filles dans ce type d'aventures : se faire enlever, se faire menacer de mort et se faire délivrer par le héros.
Basé exclusivement sur le sensationnel et sur une certaine forme d'humour caustique, « Les Mangeurs d'Hommes » dépayse, choque et amuse énormément, même encore aujourd'hui. Il n'y a pas vraiment de scénario, juste une collection de scènes insolites, débouchant les unes sur les autres, et se termine sur le drame de nos héros, embarqués sur le navire négrier alors qu'il est en train de couler.
Le deuxième roman, « Les Bandits de la Mer », est le plus long des trois, le plus intense et le plus complexe. Peut-être trop pour un auteur débutant, auquel on a peut-être reproché le simplisme de son premier tome. Le récit commence deux mois après le naufrage où Friquet et Majesté, André et le Docteur, se retrouvent séparés, chacun sans savoir ce que les autres sont devenus. Friquet et Majesté ont trouvé des postes de soutiers sur un autre navire négrier, conduit par un américain, le capitaine Flaxhant. Ce navire négrier est un prodige de technologie, d'une part parce qu'il est capable de se transformer en un autre navire, de par la capacité de sa coque, de ses voiles, de son pavillon à pivoter, changer de couleur, de nom, de pays, ou à se transformer en bateau uniformément noir, équipé d'un éperon gigantesque pouvant traverser n'importe quelle coque, et connu sous cette forme comme « Le Vaisseau de Proie ». Le bateau est aussi équipé d'un puissant moteur à hydrogène, capable de semer n'importe quel bateau un peu mieux équipé que les autres.
Ainsi, Flaxhant, véritable génie du mal, peut se faire navire négrier sous sa forme la plus commune, trafiquants d'objets d'art sous une autre, et redoutable navire pirate sous son aspect noir.
Là, Louis Boussenard fait précisément de l'anti-Verne avec cette version "réaliste" du "Nautilus", qui contrairement au vaisseau du capitaine Nemo, n'a rien de merveilleux, et ne sert pas à exercer une vengeance (ce que l'on devine à la fin de « Vingt Mille Lieues Sous Les Mers »). Ici, la prouesse technologique n'a d'autre but que de multiplier des actions criminelles à des fins cupides ou cruelles.
Ainsi, transformé en "Vaisseau de Proie", le navire de Flaxhant, en remontant vers le Brésil livrer des esclaves, se poste dans les environs immédiats d'un autre navire appelé "L'Eclair", qui souffre d'une avarie technique et lance des appels de détresse. Un troisième navire, "Ville de Saint-Nazaire" se présente pour lui venir en aide. Le "Vaisseau de Proie" fonce vers ce dernier navire, l'éperonne et le coule en quelques minutes, ce à quoi Friquet assiste horrifié depuis le pont du "Vaisseau de Proie". Il ne sera pas vraiment expliqué pourquoi Flaxhant a coulé ce navire, et pourquoi il épargne celui qui est en détresse. Mais l'important à retenir est que, sur le pont de "L'Eclair", se trouvent André et le docteur Lampérierre, et qu'ils aperçoivent Friquet sur le pont du navire pirate. André hurle a plusieurs reprises leur ville de destination : "Santiago !". Friquet les aperçoit brièvement et entend une fois le message, reconnaissant la voix d'André, avant que son navire ne s'enfuie à la vitesse turbo.
Redevenu un simple négrier, le navire du Capitaine Flaxhant entre au Brésil via le Lagoa Dos Patos, un immense lac en bord de mer au sud de Porto-Alegre, à l'extrême-sud du Brésil, où le navire doit débarquer ses esclaves. Durant ce trajet, Friquet et Majesté fouillent le navire, cherchant à comprendre quels sont ses secrets. Mais ils se font repérer, et plusieurs marins pensent avoir affaire à des espions. Une nuit, trois d'entre eux tentent de poignarder les deux enfants, mais Friquet parvient à les repousser, tout en retournant son couteau contre l'un, et en le jetant par-dessus bord, agonisant. Les deux survivants s'enfuient chercher des renforts, et Friquet persuade Majesté qu'il faut s'enfuir en sautant dans le lac et en gagnant la rive. Ils plongent et commencent à nager vers l'ouest, tandis que des marins armés de révolvers leur tirent dessus. Une balle blesse grièvement Majesté au bars qui ne peut plus avancer. Un marin plonge et le ramène à bord.
Friquet n'a rien vu et a nagé le plus vite possible pour aller plus vite que les balles. C'est une fois parvenu à la rive, qu'il réalise qu'il est seul, et bouleversé par l'émotion et l'épuisement, il s'écroule évanoui.
Le petit matin le réveille. Le bateau a disparu, et avec lui, Majesté. Friquet envisage le pire, puis se dit que son devoir est de rejoindre André et le Docteur dans cette fameuse ville Santiago. Il s'avance donc dans cette région à la fois désertique et broussailleuse à l'ouest du Brésil, que l'on appelle la "pampa" et qu'on appelle plus officiellement le "Rio Grande del Sur". Cette terre est habitée par les cow-boys locaux qu'on appelle les "gauchos". Comme au far-west, le terme sert identiquement pour désigner les gardiens de troupeaux et les bandits de grands chemins qui partagent le même habillement. Peu chanceux, Friquet rencontre ses deux premiers "gauchos" après une heure de marche, et ce sont deux brigands qui commencent à lâcher sur lui leur chien féroce, que Friquet égorge avec son poignard. Les deux "gauchos", furieux, s'avancent vers lui armés de courtes épées, mais c'est alors qu'un homme habillé tout en blanc, monté sur sur un mustang nerveux, jailli de nulle part saute sur les deux hommes, les tabassent l'un après l'autre, avant de les abattre avec son pistolet.
Contre toute attente, ce "justicier blanc" n'est pas un "gaucho" brésilien, mais un aventurier français, installé dans la région depuis des années. De loin, il avait entendu les cris de Friquet et reconnu la langue de Molière, qu'il ne peut qu'aduler puisque son propre nom est Boileau.
Boileau va transformer Friquet en "gaucho", l'accompagner durant une bonne partie de son périple et vivre avec lui des aventures aussi nombreuses que proprement extraordinaires. Déjà, Boileau est certains que si, beaucoup de villes d'Amérique du Sud s'appellent Santiago, celle où les amis de Friquet ont le plus de chances de débarquer, c'est Santiago du Chili, de l'autre côté de la Cordillère des Andes. Une sacrée trotte tout de même, puisqu'il faut traverser l'Amérique du Sud d'une côte à l'autre, d'est en ouest, en traversant la pampa du Brésil, l'Uruguay et l'Argentine;, et tout avec une cinquantaine de "gauchos" aux trousses, puisque comme il faut aussi un mustang à Friquet, Boileau est allé faire une descente dans le village "gaucho" le plus proche, en a tué un certain nombre, et leur a volé un cheval.
Cette virée dans la pampa se termine quelques mois plus tard, après bien des péripéties que je ne détaille pas, alors que, pour arriver à Santa-Fé, il leur faut franchir le Rio Paraná qui se trouve être rempli de piranhas. Pas le choix, nos deux héros foncent et avancent dans le fleuve, tandis que les poissons dévorent leurs chevaux au fur et à mesure, ce qui ne les empêche pas d'avancer, car ce sont de braves bêtes; mais forcément, rabotés par le bas, ces équipages baissent en hauteur, et bientôt, Friquet et Boileau sentent que les terribles poissons s'attaquent à leurs bottes fourrées et à leurs pantalons en épaisse toile.
Evidemment, tout serait perdu pour eux, s'il ne se présentait le passage inattendu d'un banc d'anguilles électriques, qui sont elles aussi attaquées par des piranhas, ce qui provoque une décharge électrique violente qui tue tous les poissons (???), envoie une commotion aux deux chevaux qui se mettent à nager beaucoup plus vite avec les jambes qu'il n'ont plus (???), et provoque une sorte de mini-tsunami qui balaye la rivière d'un irrépressible courant (???), une fois que nos amis sont arrivés sur l'autre rive, où les chevaux sans pattes ont bien voulu mourir une fois leur tâche accomplie.
Et il tombe très bien, ce mini-tsunami, car la cinquantaine de "gauchos" qui étaient à la poursuite de nos deux héros sont en train de les rattraper. Les apercevant assis sur la rive d'en face (bien qu'en réalité, au niveau de Santa Fé, le Rio Paraná a 2300 mètres de large, et qu'il faut donc avoir une sacrée bonne vue pour apercevoir des gens depuis la rive opposée), les "gauchos" se jettent tous en file indienne dans le fleuve, dont le courant déchaîné, qu'apparemment ils ne remarquent pas, les emporte en quelques secondes vers une mort certaine.
Il n'y a plus que dans les jeux vidéos que l'on voit des scènes pareilles aujourd'hui...
Il en reste encore une dernière à découvrir dans ces « Bandits de la Mer ». Ayant gagné Santa Fé à pied afin de s'y procurer de nouveaux chevaux, Friquet et Boileau tombent en plein dans un de ces coups d'état trimestriels qu'il y avait si souvent en Amérique du Sud à l'époque. Ils sont contraints de prendre le chemin de fer vers Rosario, au sud, mais leur train heurte une caisse de dynamite laissée là par des indiens peaux-rouges, que l'on est assez surpris de découvrir en Argentine. À demi-assommé par le déraillement , Boileau est suffisamment conscient pour voir un indien pénétrer dans son wagon renversé, et s'emparer de Friquet inconscient. Puis l'indien le couche sur la selle de son cheval et s'enfuit avec lui vers une destination inconnue. Mais contrairement à ce que suppose le lecteur, ce sera en fait de Boileau que l'on n'entendra plus parler par la suite.
La raison pour laquelle ces apaches d'Argentine attaquent les trains, c'est pour capturer de jeunes gens robustes pour leur servir d'esclaves. Maté et battu, Friquet est chargé de la récolte des peaux de vaches tuées, de leur séchage et de leur lissage. Pour ôter aux esclaves l'envie de s'enfuir, ces cruels indiens raclent les pieds des esclaves avec une sorte de grattoir qui leur met l'épiderme à vif, et les pansent ensuite avec un tissu fin cicatrisant, mais qui rend la marche pénible, et la course douloureuse. Une fois que les plaies sont guériues, les indiens raclent de nouveau les pieds, et ainsi de suite.
Friquet vit donc des moments éprouvants, mais le séchage des peaux se faisant sur une petite hauteur de montagne surplombant le village, il a remarqué que les condors étaient fort attirés par ces peaux sanguinolentes. Il nourrit alors un projet d'évasion complètement délirant.
Amenant avec lui en cachette un filet, des bambous et des cordes, il pose à plat une peau fraîchement arrachées sur un étal, tout en se cachant en dessous. Il parvient à capturer ainsi deux condors, qu'il ligote soigneusement. Puis, avec la peau de vache et les bambous, il construit une sorte de gigantesque cerf-volant avec, à droite et à gauche, des sortes de "cornes", et sur ces "cornes", il attache les condors, tout en leur laissant la liberté de déployer leurs ailes et de voler. Pour les motiver, une petite perche de bambou courbée au-dessus de leur tête laisse pendre, à quelques centimètres de leur bec, un morceau de viande fraîche.
Se glissant à l'arrière du cerf-volant, Friquet s'en empare et se jette dans le vide.
Au début, il tombe à pic, bien sûr, mais comme l'explique très doctement Louis Boussenard, un oiseau étant fait pour voler, il ne peut s'empêcher de battre des ailes quand il se sent tomber, aussi l'aéroplane se redresse, puis se met à voler à belle allure. Friquet passe ainsi au-dessus de la cordillère des Andes et va atterrir en douceur à l'entrée de la petite ville de Santa-Rosa-de-Los-Andes, au Chili, sous les applaudissements enthousiastes des badauds qui assistent à la performance.
Inutile de dire que ce passage totalement fou, et néanmoins exxpliqué avec moults détails de probabilité scientifiques par un Louis Boussenard tout à fait pédagogue, est un grand moment de ce roman, lequel s'achève, alors que nous suivons Friquet prendre le train de Santa Rosa à Santiago, où il retrouvera enfin André et le Docteur Lampferrère.
Le troisième roman de ce recueil, « Le Vaisseau de Proie », plutôt court, est la suite directe du précédent, mais c'est aussi celui de trop. Friquet, André, et le Docteur s'embarquent donc sur "L'Eclair" et partent de Santiago, quand leur chemin croise le "Vaisseau de Proie". André et le Docteur apprennent à Friquet que Majesté n'est pas mort, et qu'il est toujours retenu prisonnier dans ce vaisseau - et le lecteur se demandera longtemps comment ils le savent. Friquet est donc partant pour attaquer le navire, et le roman débute sur une bataille navale épique, à la suite de quoi, "Le Vaisseau de Proie", mis en difficulté, s'échappe à toute allure grace à son moteur à hydrogène.
Néanmoins, le Capitaine Flaxhant n'a pas remarqué qu'un de ses marins est tombé dans la mer, au moment où il accélérait. Friquet plonge et le ramène à bord de "L'Eclair". Le pirate leur propose alors de rédiger en une journée la confession de toute sa vie, en échange de la promesse du capitaine de "L'Eclair", de ne pas le remettre à la police, et de lui faire l'honneur, après remise du manuscrit, de le pendre à la plus haute vergue, comme doit l'être un vrai pirate.
Ainsi est fait. Le lendemain, le pirate remet sa confession, et il est exécuté selon ses souhaits. Puis le capitaine, accompagné de Friquet et de ses amis, s'isole dans le poste de commandement, et commence la lecture orale du manuscrit, que le lecteur découvrira avec lui.
Disons-le d'entrée : ce passage représente une soixantaine de pages de pur remplissage et de tirage à la ligne, même si Louis Boussenard l'utilise pour aborder un sujet moral qui reviendra ponctuellement dans ce troisième tome : le chemin qui mène au crime est-il induit par les chagrins, les douleurs et les injustices qui nous sont imposés trop tôt ou trop souvent ?
À ce sujet, Louis Boussenard fait, via le récit de son personnage et les commentaires du capitaine de "L'Eclair", ce qu'il est convenu d'appeler une réponse de Normand : oui, d'une certaine manière, le goût pour le mal est souvent induit par celui qu'on nous a fait injustement, mais s'y complaire durablement engage notre responsabilité, et nous enserre dans une obsession dont on ne sortira jamais.
Vers la fin du roman, il fait tenir le même discours à André, qui a réussi à isoler le capitaine Flaxhant, en qui il reconnaît un compagnon brave et héroïque du Siège de Paris, dont il ne comprend pas la métamorphose en un génie criminel. Flaxhant lui oppose que la guerre est la légalisation du crime, et qu'il n'est pas pire de couler un navire et son équipage que d'envoyer à la mort 200 000 soldats sur un champ de bataille. De même que lorsque André lui reproche de s'être fait négrier, Flaxhant rétorque qu'il ne le fait que pour l'argent, comme tous ceux qui pillent les autres ressources des colonies : une opinion assez audacieuse pour l'époque.
Pourtant, Boussenard place dans la bouche d'André la même contradiction que celle du capitaine par rapport à la cofession du pirate : il est facile de prétexter des injustices du monde pour s'arroger le droit d'en commettre soi-même. Ce à quoi Flaxhant répond en larmes que s'il fait autant de mal de ses propres mains, c'est d'abord pour oublier celui qu'on lui a ordonné de faire sur des champs de bataille, au nom d'une supposée justice. Ce à quoi André rétorque que la France était attaquée, et qu'elle avait le droit de se défendre, et qu'aucun soldat, ni allemand, ni français, ne serait mort sur les champ de bataille français, si l'Allemagne était restée chez elle.
Au final, il est difficile de savoir ce que Boussenard pense vraiment sur ces sujets qu'il oppose, mais il ne faut pas oublier que « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » est un livre pour adolescents et, hier comme aujourd'hui, il peut être lourd de conséquences de se montrer trop affirmatif, trop tranché, trop partisan sur des sujets cruciaux auprès des adolescents. Il faut sans doute être reconnaissant à Louis Boussenard d'avoir donné à ses jeunes lecteurs des arguments contradictoires, mais chacun défendable à sa manière, afin qu'ils se fassent leur propre opinion.
Pour en finir avec la longue confession du pirate, il n'y a dedans qu'un élément qui intéresse le récit : le pirate révèle que les Bandits de la Mer sont réfugiés dans un antre secret situé sur la côte nord-ouest de l'Australie.
"L'Eclair" se rend donc dans cette zone, et hélas, l'équipage réalise à quel point elle est vaste. En descendant à terre, Friquet et ses amis découvrent un personnage insolite, Onésime-Eusèbe-Philibert Barbenton, gendarme colonial, échoué depuis plus d'une décennie à la suite d'un naufrage en revenant de Nouvelle-Calédonie, encore porteur de son uniforme impérial. Il a passé toutes ces années à apprendre le Code Civil à la tribu cannibale voisine. Barbenton est très surpris d'apprendre que la France est à nouveau une République, et en déduit donc que sa mission auprès des sauvages est désormais terminée. Et puisque Friquet et ses amis veulent s'attaquer à une bande de voyous des mers, il sera ravi de leur appporter son aide.
Finalement, bien que l'antre soit bien caché, nos amis ne le chercheront pas longtemps. Par une lucarne, Majesté, qui y est prisonnier a reconnu "L'Eclair" - et avouons que c'est une sacrée performance, puisqu'il ne l'a jamais vu. En effet, quand le "Vaisseau de Proie" avait croisé pour la première fois "L'Eclair", alors victime d'une avarie, seul Friquet était sur le pont. Majesté était dans la soute.
Mais bon, donc il reconnaît le vaisseau qu'il n'a jamais vu, et tandis que dans l'antre, c'est le branle-bas de combat, Majesté descend à la Sainte-Barbe, - la poudrerie - , et y met le feu, ce qui provoque une énorme explosion aux allures de feu d'artifice. "L'Eclair" n'a plus qu'à foncer vers le lieu des explosions, pour livrer son dernier combat contre le "Vaisseau de Proie".
À noter enfin que la dernière page du roman narre ce que sont devenus les personnages principaux de ce roman une fois qu'ils sont tous rentrés en France - ce qui laisse supposer qu'initialement Louis Boussenard ne souhaitait pas donner des suites à cette aventure.
On y apprend que Friquet ne s'appelle pas Friquet, mais Victor Guyon, sans qu'une explication soit donnée à cela. On se rappelle que 30 ans plus tard, dans « Le Fils du Gamin de Paris » Louis Boussenard appellera "Totor", le fils de Friquet, ce qui est un diminutif de Victor.
Les trois romans qui forment « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » méritent bien l'énorme succès que le public français a plébiscité, même si déjà à l'époque, tout cela pouvait apparaître comme un récit inégal, déséquilibré, truffé d'erreurs, d'incohérences, de lacunes. Mais c'est aussi la première oeuvre majeure d'un jeune auteur populaire dont le travail, malgré ses imperfections, était incroyablement copieux, original, parfois délirant, souvent drôle et toujours sympathique.
Certes, un siècle et demi s'est écoulé, et un enfant d'aujourd'hui ne comprendrait plus grand chose à l'argot de Friquet, aux contextes, aux références culturelles, à la vision raciale de l'époque, ou même à une incompréhensible sympathie pour les négriers - tout en étant exprimée par un auteur fermement engagé contre l'esclavagisme.
Il faut être aujourd'hui un peu vieux et très érudit sur cette période pour apprécier ce roman qui en était un pur produit, et le malheur, c'est qu'un public instruit et érudit sera beaucoup moins indulgent envers les multiples défauts de ce roman que ne l'était le jeune public auquel il était originellement destiné.
Il faut lire aujourd'hui « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » comme une sorte de carnaval littéraire, aussi débraillé, aussi tintammaresque, aussi douteux sur le plan estthétique et artistique qu'un vrai carnaval, mais dont on apprécie néanmoins l'enivrement sans limite, le sens de la fête et du rythme, l'envie spontanée de s'amuser de pas grand chose, ou de manière transgressive. Peut-être être que cet état d'esprit - qui s'est très vite imposé à moi à la lecture - permet plus facilement de retrouver l'émerveillement béat de nos ancêtres quand ils étaient enfants comme nous l'avont été, et insouciants comme nous ne pouvons déjà plus l'être à notre époque.
23 gravures d'Horace Castelli, colorisées grâce à l'application Palette.














































L’optimisme béat de Jules Verne »????