top of page

LOUIS ENAULT - « Nadèje » (1859)

  • 4 janv.
  • 15 min de lecture


Le Second Empire fut une période foisonnante pour la littérature française, qui atteint là un certain âge d'or, moins soucieux de créativité que de finition et de grandeur. Bien des auteurs ayant débuté durant cette période furent des orfèvres de l'écriture, mettant leur talent et leur maîtrise au service d'une époque qui était alors une des plus florissantes que l'Histoire de notre pays ait connu, sans doute de par la personnalité unique de l'empereur Napoléon III, lequel se détournant de l'exemple de son oncle, instaura un règne qui possédait tout le clinquant luxueux de la monarchie, sans en avoir la main de fer, tout en étant résolument tourné vers l'avenir, et la Révolution Industrielle.

C'est une époque de splendeur économique et de qualité de vie, à laquelle seuls les républicains trouvèrent toujours quelque chose à redire, sans que pour autant on les musèle. Tant les bonapartistes, convertis à un empire qui ne prônait plus la guerre, que les monarchistes, qui s'alliaient pour la plupart à la jeune noblesse impériale, se dévouèrent à ce régime qui maintenait un académisme autocrate prestigieux tout en sortant la France d'une ruralité omniprésente. Le développement des chemins de fer, en France, et de l'import/export de notre empire colonial, firent entrer notre pays dans une nouvelle ère.

Dix-huit ans de luxuriance, qui inspirèrent nombre d'immenses écrivains que la République triomphante s'empara de bannir durant les débuts douloureux de la IIIème République, jusqu'à parvenir à établir une Belle-Époque qui, nonobstant son charme, ne fut jamais aussi sublime que celle qu'elle essayait de faire oublier.

Néanmoins, le travail de sape, né de l'humiliante victoire allemande de 1870 dans la guerre franco-prussienne, parvint à effacer petit à petit le souvenir merveilleux de ce qui a précédé, même si encore de nos jours, une fois par an, en juin, la ville de Vichy, où Napoléon III avait alors une propriété, continue à faire vivre le souvenir du Second Empire par le biais de bals et de défilés en costumes d'époque.

Un autre élément a involontairement nui à la littérature du Second Empire, du moins selon le point de vue de la littérature moderne. Une époque heureuse engendre des écrivains dont les oeuvres ne portent aucune sorte de contestations - moins par censure que par absence d'intérêt -, de mal-être ou de tourments psychologiques, sinon par tragédie amoureuse. Cela seul ennuiera ceux qui ne cherchent dans un livre que le miroir de leurs problèmes, ou l'éventualité de leurs solutions. Que ce soient Octave Feuillet, Champfleury, Hippolyte Taine, Jules Janin, Théodore de Banville ou Louis Enault, ils portent, chacun à leur manière, un regard social où chaque chose est à sa place, où chacun est défini par son rang et son rôle, et où rien ne saurait faire un monde plus beau, sinon le bonheur d'une romance passionnée ou l'héritage inattendu d'une fortune colossale, surtout si on en dispose pas au départ. Néanmoins, le ver était dans le fruit, puisqu'en marge de ces auteurs élégiaques, le naturalisme émergeant des frères Edmond et Jules de Goncourt et de Gustave Flaubert évoque déjà un horizon plus sombre à la littérature française, tant dans les basses classes de la société que dans la bourgeoisie de province.

D'autres émergences, celle de la littérature populaire, celle du roman-feuilleton et sa cohorte de malheurs, semblent fasciner une partie de la population avide de drames, de tragédies et d'action. Tout cela était bien apparu dix ans avant le Second Empire, sous la plume républicaine et militante d'Eugène Sue, mais ses continuateurs ont peu à peu abandonné son message politique pour ne privilégier que des histoires souvent policières, mélangeant suspense et rebondissement, pour un lectorat en manque de sensation.

Ceci pour dire qu'aussi heureuse que fut l'époque du Second Empire, elle fut sans doute trop apaisée pour une partie de la population. Mais indéniablement, c'était une sorte de parenthèse enchantée qui n'avait aucune chance de revenir, non seulement après 1873, après la mort en Angleterre, en exil, de Napoléon III, mais aussi de par la mort de son fils unique, tué en 1879 par des zoulous lors d'un séjour en Afrique (Oui, ça a l'air fou, mais c'est authentique).

Que nous reste-t-il de cette époque, qui ne fait plus vibrer que les amateurs d'antiquités ?Pas grand chose, exceptée la littérature du Second Empire qui nous révèle le mieux ce que fut l'état d'esprit de cette époque. En ce sens, Louis Enault est l'un des écrivains les plus essentiels à retenir de cette période, d'abord parce qu'étant avocat de formation, il savait assez bien la défendre, et ensuite, parce qu'il fut très prolifique (une soixantaine de romans, de recueils de nouvelles et d'essais), et que son succès fut tellement immense et durable, que l'on trouve encore, de temps à autres, des volumes d'époque dans les Marché aux Puces ou les vide-greniers, ou même chez les spécialistes à un prix abordable.

Pourtant, si sa carrière est intimement liée au Second Empire, Louis Enault était à la base un fervent royaliste. Il fut même arrété à Paris, durant la Révolution de 1848. Libéré, il consacra toutes les années suivantes à voyager loin de France, assez souvent dans les pays du nord et de l'est de l'Europe.

Bien qu'assez petit et menu, Louis Enault était un homme particulièrement séduisant et élégant pour son temps, qui aimait autant les femmes qu'il en était aimé. L'immense partie de son oeuvre chante la beauté des femmes suédoises, norvégiennes, polonaises, slaves, à la blondeur virginale, aux yeux cristallins et indéchiffrables et au secret tempérament de feu. En ce sens, et par ses goûts "exotiques" en matière de femmes, Louis Enault se distingue de la majeure partie des autres écrivains du Second Empire, pour lesquels l'amour naît souvent - et le plus sainement possible - dans l'environnement social immédiat, entre gens du même rang.

« Nadèje » (1859) fut l'un de ses romans les plus vendus, même si le prénom de son héroïne est un barbarisme que l'on peine toujours à comprendre, d'autant plus que dans toutes les premières éditions, le nom est orthographié "Nadéje" (avec un accent aigu). La correction ne sera faite, apparemment par l'auteur lui-même, qu'à partir des réimpressions des années 1880. L'héroïne de ce drame étant russo-polonaise, elle ne pouvait se nommer que Nadzieja ou Nadia (en polonais) ou Nadezhda ou Nadejda (en russe). Par conséquent, ce "Nadèje" n'a aucun sens, à moins que l'auteur se soit référé à une Nadège bien française de sa connaissance, ce qui est possible tant « Nadèje » est un brillant mélodrame sentimental et romantique qui est avant tout bâti sur le portrait extrêmement précis, extrêmement vivant, d'une intrigante visant à se hisser par tous les moyens au-dessus de son rang.

L'intrigue de ce roman, comme souvent chez Louis Enault, est assez simple, car toute la complexité littéraire réside dans l'expression des sentiments. Le jeune vicomte Maxime d'Héricy, qui avance vers ses 25 ans, est l'un des représentants de la jeune aristocratie parisienne de ce milieu des années 1850. Pour l'instant, bien qu'attirant l'attention de toutes les grandes familles ayant une fille à marier, le jeune homme ne semble nullement songer à l'amour. Il vit seul avec son père, ainsi qu'avec une lointaine cousine, Laurence, orpheline, dont le père de Maxime est devenu le tuteur. Envoyée au couvent encore enfant, la jeune Laurence vient juste d'en sortir à 16 ans passés, archétype de la vierge blonde, douce, soumise, timide, formatée aux vertus de la religion. Elle est bien sûr très émue de découvrir que son cousin est devenue un beau jeune homme, et celui-ci nourrit très vite une profonde affection fraternelle envers cette petite soeur enfin délivrée, mais à aucun moment, il ne semble ému par elle sur un autre plan. Son père, en réalité, souhaiterait que son fils naturel et sa fille adoptive finissent par s'unir, mais il ne souhaite pas intervenir de lui-même, et souhaite qu'une inclination naturele se tisse d'elle-même au fil des jours, d'autant plus qu'elle commence à être perceptible chez Laurence.

Mais Maxime ne s'en rend pas compte. Depuis quelques temps, Maxime, qui va chaque dimanche à la messe, moins par ferveur que par mondanité, y a aperçu une femme qui, sur à peu près tous les plans, est l'exacte antithèse de Laurence : Nadèje Borghiloff, marquise de Simiane, une capiteuse brune aux formes cambrées, avec une séduction indéniablement orientale, malgré son origine russo-polonaise. Le marquis Georges de Simiane, chagriné par la mort précoce de sa femme, s'était remarié avec Nadèje, qu'il avait rencontrée lors d'un voyage à Stockholm, et qu'il ramena ensuite à Paris. Dans le milieu aristocratique parisien, on trouva cette créature d'un assez mauvais genre, mais en égard au marquis, on lui fit bonne figure. Georges de Simiane fit un enfant à sa nouvelle femme, une petite fille qui hélas n'assurerait pas la transmission du nom, puis s'en désintéressa et retomba dans la neurasthénie. Il s'enferma dans une chambre, laissant Nadèje prendre possession du reste de la maison, et devenir une salonnière. Cinq ans plus tard, il était mort.

Désormais veuve, Nadèje maintint son activité de salonnière, même si on ne lui cachait guère qu'elle ne serait jamais totalement acceptée par la bonne société, tant par ses origines douteuses que parce que cette femme libre, sensuelle et bien trop mondaine représentait un danger moral ou une tentation scandaleuse pour bien des hommes de la bonne société.

Pour cette raison, Nadèje avait bien peu de prétendants sérieux. Aussi quand Maxime d'Héricy se fit introduire dans son salon, et que la jeune femme s'aperçut qu'elle inspirait à ce charmant garçon, plus jeune qu'elle, une passion dévorante et sincère, elle s'y abandonna avec reconnaissance, mais sans s'illusionner non plus sur la profondeur de ce jeune coeur qui s'éveille.

Durant un peu plus de six mois, Maxime et Nadèje vivent une romance secrète et fusionnelle, dont Louis Enault nous narre tous les détails sans jamais leurrer le lecteur à aucun moment sur le malentendu total qui les oppose. Nous suivons Maxime dans toute l'exaltation de ce premier amour et de la découverte de la femme accomplie, tandis que l'auteur nous dévoile sans pudeur l'égoïsme et les calculs glacés de cette femme qui, en réalité, ne rêve que d'élevation sociale.

Lorsque, fou amoureux, Maxime d'Héricy propose le mariage à Nadèje, celle-ci est très embêtée. Maxime est un gentil garçon, mais ce n'est pas ambitieux, et c'est bien le diable si on arrivera à en faire quelque chose de plus qu'un préfet de province. Or, même marquise, Nadèje se sait très belle, et rêve de plus hautes ambitions, surtout depuis qu'elle a accueilli dans son salon Dimitri, un authentique prince russe de la famille du tsar, et qui lui fait ouvertement la cour, sans toutefois s'engager trop avant. Nadèje soupçonne Dimitri de ne pas être si libre que ça dans le choix de prendre épouse par rapport à sa prestigieuse famille, aussi accueille-t-elle favorablement les avances du prince, sans jamais lui céder, histoire de bien lui faire comprendre qu'elle ne se donnera pas sans compensation. Elle s'arrange aussi pour mettre Maxime et Dimitri en présence, à plusieurs reprises, afin que chacun reconnaisse en l'autre un rival potentiel, et que cela accentue la détermination de chacun. À ce moment, si Nadèje cherche clairement à se faire épouser par Dimitri, elle n'est pas sûre de pouvoir y parvenir, aussi ne souhaite-t-elle pas encore rompre avec Maxime, avec qui elle sera certaine de pouvoir convoler, si elle n'a plus d'autre choix.

Les deux hommes réalisent très vite pourquoi ils sont chacun une menace l'un pour l'autre, même si Dimitri n'y voit qu'une question d'orgueil, tandis que Maxime cherche à sauver son histoire d'amour.

Si Louis Enault n'a guère de tendresse pour la naïveté de ce jeune homme, que son amour aveugle totalement sur la personnalité de celle qu'il aime, l'auteur ne cache pas non plus que Nadèje maintient sur lui une emprise constante, lui jurant que c'est lui qu'elle aime, et lui cachant qu'elle compte avant tout l'utiliser au mieux comme second choix, au pire comme marionnette.

La situation pourrait très vite dégénérer, mais la grande Histoire va en démêler bien involontairement les noeuds. Nous sommes en 1853, et la France va se trouver enrôlée dans la première grande guerre internationale moderne : la guerre de Crimée.

Ce conflit important dans l'Histoire du Monde, puisqu'il pose les bases de la défiance militaire qui règne entre la Russie et l'Occident, a cependant laissé peu de traces en France, car le conflit s'est déroulé en grande partie sur la péninsule de Crimée. Il serait long et compliqué d'entrer dans les détails de ce conflit, d'autant plus qu'il ne sert que de décor à la deuxième partie du roman. Pour faire bref, l'Empire Ottoman, qui amorçait son déclin, fut attaqué par la Russie du tsar Nicolas Ier, qui espérait annexer Contantinople (l'actuelle Istanbul), à une époque où il s'y trouvait une assez forte communauté orthodoxe. Pour y accéder, les Russes devaient passer par ce que l'on appelait les principautés danubiennes (la Moldavie et la Valachie, principauté disparue qui comptait la Roumanie et la Transylvanie), où la France était implantée, ce qui décida Napoléon III à se battre aux côtés de l'Empire Ottoman. Elle fut rejointe pour des raisons annexes par le Royaume-Uni, le Royaume de Sardaigne et le Royaume de Tunis. Face à un tel afflux militaire, la Russie se replia sur la péninsule de Crimée, où se trouvaient les principales forces de réserve, autour d'une gigantesque forteresse établie à Sébastopol. C'est là que le conflit devint une boucherie à ciel ouvert qui s'éternisa deux ans et généra plus d'un million de morts, auxquels s'ajoutèrent 700 000 victimes du choléra, qui gagna toute la péninsule. Le bilan aurait pu être plus tragique encore, si le tsar Nicolas Ier n'était pas mort soudainement d'une simple mauvaise grippe en 1855. Son fils, Alexandre II, qui avait d'autres ambitions pour son pays, accepta une armistice raisonnable via la signature du traité de Paris du 16 avril 1856, qui interdisait à la Russie toute expansion militaire via la Mer Noire. À la chute de Napoléon III en 1870, profitant du chaos du changement de régime en France, le même tsar Alexandre II invalida ce traité, sous prétexte qu'il ne le liait qu'à l'Ancien Régime.

L'entrée de la France dans la Guerre de Crimée tombe donc comme une masse sur les personnages de ce roman. Le prince Dimitri n'a pas le choix : il doit quitter la France de toute urgence, où il ne tardera pas à êtrer traîté en ennemi, et demande à Nadèje de l'accompagner. La jeune femme est tiraillée : sa vie est en France, et elle est veuve d'une noble français, mais elle est consciente aussi qu'on lui reprochera sous peu ses origines. Son choix est vite fait : elle annonce à la mère de son défunt mari qu'elle lui abandonne l'enfant qu'elle a eu de lui. Elle ne s'en est jamais beaucoup occupée, et compte démarrer une nouvelle existence en Russie. Sa belle-mère en reste sans voix, mais doit bien admettre que la petite fille ne pourra que profiter de ne plus dépendre d'une mère pareille. Nadèje écrit ensuite à son père en Russie, et à sa soeur à Berlin, et toujours prudente, elle conseille à Dimitri de passer quelques journées à Berlin pour voir déjà comment les choses se passent. Enfin, en quelques courtes minutes, elle torche quelques phrases artificiellement désolées et larmoyantes pour prendre congé définitivement de Maxime, par pure politesse.

Évidemment, quand il reçoit la lettre, Maxime a le coeur brisé, d'autant plus qu'il ne peut se dissimuler que ce court billet plein de poncifs est totalement incongru pour une rupture d'une telle importance. Il ne peut évidemment pas s'avouer que cela démontrele peu de cas qu'elle fait de lui. Il préfère croire qu'elle a été forcée de l'écrire, et qu'elle quitte Paris pour qu'il n'ait pas à souffrir du blâme d'être amoureux d'une ennemie de sa patrie. Comme il apprend rapidement qu'elle est partie pour Berlin, il prend lui aussi le train pour la rejoindre.

Là, commence une période de voyage à travers l'Allemagne sur laquelle Louis Enault greffe ses propres souvenirs. Il décrit longuement Berlin, ville déjà gigantesque comparée à Paris, et surtout particulièrement vivante. Impossible de retrouver Nadèje dans une métropole pareille. Pourtant, par le plus grandf des hasards, Maxime va l'apercevoir le soir, au balcon de l'Opéra de Berlin, en compagnie de sa soeur et de Dimitri. Comme Nadèje observe tous les fauteuils à la jumelle, elle finit par apercevoir Maxime, qui l'oberve avec angoisse. Elle est désagréablement surprise, mais lui répond amusée en langage des signes par peur du scandale. Cependant, à la fin de l'opéra, elle s'eclipse rapidement, pour qu'il ne la rejoigne pas.

Le lendemain, ayant réussi à trouver l'hôtel où Maxime est descendu, Nadèje lui envoie un message par commissionnaire, redonnant au jeune homme l'espoir insensé de la reconquérir. En réalité, la jeune femme, assez certaine d'épouser Dimitri à la faveur de la guerre, tient à éviter à ce que les deux hommes se croisent à Berlin, et pour cela, elle juge utile d'occuper Maxime en attendant qu'elle parte pour la Russie. Nadèje fait miroiter à Maxime un rendez-vous où elle sera toute à lui, si possible dans une petite ville proche de Berlin. Celui-ci propose la ville d'Erstein (qui n'existe pas en Allemagne, c'est une ville d'Alsace), située juste avant la frontière polonaise. À dessein, Maxine lui donne ce rendez-vous le lendemain de son départ pour Saint-Petersbourg, certaine d'être ensuite définitivement débarrassée de Maxime.

Tout heureux de revoir celle qu'il aime, Maxime ne devine rien. il se rend à Erstein, loue une maison pour quelques jours, et passe toute la journée à attendre Nadèje sur le quai de la gare. Quand le soir arrive, il pense qu'elle a eu un empêchement. Il passe la journée du lendemain à l'attendre de nouveau sur le quai. En vain. Le troisième jour, il doit bien avouer qu'il s'est fait jouer, et qu'il ne reverra plus Nadèje.

Dépité et déprimé, il rentre à Paris, où apprenant que l'on recrute des soldats pour aller se battre en Crimée, il s'engage aussitôt, ayant une rage à vider et l'irrépressible envie de se rapprocher de Nadèje par n'importe quel moyen. Hélas, une fois arrivé sur place, le jeune soldat sans expérience se fait bien vite capturer, et finit dans les geôles de Sébastopol. Là, ce prisonnier qui ne se plaint jamais et qui semble attendre la mort patiemment, s'attire la sympathie de l'officier militaire russe Iwanowitch, lui aussi d'origine noble, et Maxime finit par lui conter son histoire. Iwanowitch lui révèle alors que la Nadèje dont Maxime est amoureux est ici, dans cette forteresse, et qu'elle va épouser le prince Dimitri dans quelques jours, ce dernier étant mobilisé à Sébastopol en tant que colonel d'infanterie.

Maxime ne peut y croire, mais son geôlier lui voue une telle confiance que, le jour du mariage, il fait sortir Maxime de prison, le fait monter à la chapelle ci-dessus, et lui fait voir, derrière une fenêtre, le mariage de Nadèje et de Dimitri. En robe de mariée, Nadèje est sublime et son regard exprime sa joie d'arriver enfin au bout de son ambition. Alors que le prêtre se perd dans long laïus, la jeune femme contemple la foule autour d'elle et son regard tombe alors sur un jeune homme tétanisé, vêtu en prisonnier, qui la regarde horrifié : Maxime. Nadèje n'est ni gênée, ni même surprise. Déjà princesse au fond de son coeur, elle regarde Maxime comme un assujetti qui s'est mis dans une mauvaise passe, puis se détourne de lui afin de se concentrer sur les questions du prêtre. Blessé par l'absence totale de sentiments ou de remords du regard de Nadèje, Maxime se détourne également et demande à Iwanowitch de le ramener dans sa cellule.

Le lendemain, un ordre de libération signé par le prince Dimitri, et vraisemblablement demandé par Nadèje, autorise Maxime à sortir de la forteresse et à rejoindre ses troupes. Maxime ne songe pas à démobiliser, bien qu'il serait en droit de le faire. Rentrer à Paris n'aurait aucun sens. Il veut mourir sur le champ de bataille, même si l'armée française étant de plus en plus victorieuse, il devient difficile de mourir au combat si on ne le cherche pas vraiment. Toutefois, un jour, Maxime se retrouve dans une situation où il aperçoit devant lui le mess des officiers russes, dont le prince Dimitri bien en vue à une dizaine de mètres de lui, et fonce vers ce dernier pour le tuer. Mais, devinant ses intentions, un grenadier russe surgit devant lui, et lui enfonce sa baillonnette dans le corps.

Maxime bascule dans le néant, et se reveille bien plus loin, bien plus tard, dans un hôpital militaire français. Opéré d'urgence, il a été transporté dans le coma durant plusieurs mois jusqu'à son pays natal, où il est assuré d'avoir droit à la plus prestigieuse des médailles de bravoure. Il découvre au chevet de son lit son père, heureux de son réveil, et la petite Laurence, en larmes, ne dissimulant plus rien désormais de l'amour profond qu'elle ressent pour son cousin, pour lequel elle s'est mortellement inquiétée. Humilié sur tous les plans par Nadèje, Maxime réalise à quel point il a besoin désormais de l'adoration de cette créature simplette, dévouée et sans duplicité, pour se reconstruire, et s'assumer dans son nouveau rôle de héros de guerre. Maxime voulait mourir au combat. D'une certaine manière, il y est parvenu. Maintenant, il le comprend, sa nouvelle vie, ce sera en France, avec Laurence.

On pourra trouver quelque peu sordide cette "happy-end" pétrie de résignation, quoique il n'est pas si surprenant que Maxime ressorte vacciné contre la passion après ses tragiques aventures. Mais il faut bien rappeler que, depuis le début, Louis Enault répète ponctuellement qu'en dépit de la force de ses sentiments, et de la détermination auxquels ils le poussent, Maxime n'a pas la carrure nécessaire pour cette passion dévorante qu'il veut obstinément vivre avec Nadèje. D'ailleurs, aussi odieuse que se montre la jeune, elle n'est jamais gratuitement cruelle. Elle traîte Maxime en enfant capricieux depuis le début, ce qu'il ne réalise réellement qu'à la toute fin. Sa blessure de guerre et l'amour béat d'une jeune vierge suffisent à combler son orgueil froissé, tout en lui offrant des perspectives de carrière que son amour obsesssionnel pour Nadèje l'empêchait d'imaginer. Cette dernière l'avait bien cerné : il fera un bon petit préfet.

L'essentiel de ce roman, c'est une fois encore Nadèje, l'inqualifiable Nadèje, odieuse et adorable, mais surtout pragmatique, même dans la façon dont elle manipule les hommes. Elle a un objectif, elle s'y tient, même s'il faut quitter la France, même s'il faut abandonner son enfant ou un amant éploré. Ce n'est jamais par cruauté, c'est juste que le plan a changé. Il n'y a pour Nadèje ni morale, ni fidélité, ni passion. Son corps est un capital, qu'elle a déjà trop souvent égaré dans des affaires moins prometteuses que supposées, et qu'elle doit se dépêcher d'investir pour se trouver une position sociale privilégiée. Il n'y a aucune autre préoccupation en elle, et si Maxime est partiellement responsable de sa déroute, c'est pour avoir été incapable non seulement de voir qui était la femme qu'il aimait, mais même de l'imaginer.

« Nadèje », en ce sens, est typiquement un roman tout à fait réactionnaire, fustigeant à la fois le romantisme sacrificiel de 1830 et l'utopie sociale républicaine, qui remet en question la hiéarchisation sociale. L'amour de Maxime est voué à l'échec parce qu'il ne se préoccupe pas des conventions sociales, alors que précisément, selon Louis Enault, tout est là, rien ne peut exister en dehors de ses propres valeurs et de sa propre classe sociale. En épousant sa cousine, qui l'attendrit plus qu'elle ne l'émeut, Maxime rentrera dans le rang, ayant échappé par miracle à la mort à laquelle le vouait sa passion impossible et irraisonnée pour Nadèje.

Tout cet aspect-là du roman nous apparaît évidemment aujourd'hui grandement périmé, mais pour autant, le mélodrame en lui-même est brillant, malgré quelques invraisemblances, d'autant plus que Louis Enault déploie sa plus belle écriture pour ce roman, dont il mesure pleinement l'importance dans sa bibliographie. Le public lui donna par ailleurs raison pendant plus de quarante ans. Si aujourd'hui, « Nadèje » demeure un roman qui ne peut plus guère séduire que des amateurs de littérature classique, le style semblant très ampoulé et souvent hautain, ça reste néanmoins une oeuvre plaisante, brillamment menée, et exceptionnelle par ce portrait d'intrigante et d'ambitieuse qui n'est tempéré par aucun regard moral, ni même de morale du tout, puisqu'au final, Nadèje réussit tout ce qu'elle entreprend, ce qui d'une certaine façon justifie toute son attitude, y compris ce qu'elle peut faire d'indigne.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
Post: Blog2_Post

© 2022 par Mortefontaine. Créé avec Wix.com

bottom of page