LOUIS BOUSSENARD - « Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge » (1879)
- 12 janv.
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Louis Boussenard fut, pendant plus de trente ans, la référence absolue du roman d'aventures exotiques à la française. Il fut le pilier indéracinable du « Journal des Voyages », un hebdomadaire destiné aux adolescents et vantant l'exotisme et les "pays lointains", par le biais d'articles à sensation, illustrés par de fantastiques gravures propres à faire rêver les jeunes têtes blondes. Fondé en 1877, ce journal paraissait le dimanche et connut un énorme succès, en partie grâce à la présence constante de romans d'aventure à suivre chaque semaine, signés d'abord par Louis Boussenard puis en alternance avec son confrère un peu farfelu, Paul d'Ivoi, auteur de la série des « Voyages Excentriques ».
Le succès du « Journal des Voyages » commença à décliner en 1910, suite à l'apparition d'une concurrence sur le même créneau jugée plus moderne, « L'Intrépide », formule plus populaire et plus racoleuse, qui remplaça les romans-feuilletons par des bandes dessinées narrant les aventures de personnages "globe-trotters", notamment celles de Louis Forton, « Les Pieds-Nickelés » et « Bibi Fricotin », lesquelles survécurent jusqu'à la fin du XXème siècle sous la plume d'autres dessinateurs.
1910 est aussi l'année de la mort de Louis Boussenard, dans cette terre beauceronne où il passa la plupart du temps où il ne voyageait pas. Ainsi l'âge d'or du « Journal des Voyages » est intimement lié à la carrière tgoute entière de Louis Boussenard.
On peine à réaliser l'importance de ce romancier populaire durant le dernier tiers du XXème siècle. La renommée de son oeuvre était alors semblable à celle de Jules Verne, bien qu'elle soit beaucoup plus légère sur le plan narratif et souvent mal documentée, volontairement ou par négligence. Plus encore que Jules Verne, Louis Boussenard est avant tout un auteur pour adolescents, ce qui implique un goût irraisonné pour l'action, la violence, la cruauté et même la brutalité. Cela lui valut un public immense et populaire, dont il flattait volontiers les bas-instincts, mais qui lui ouvrit les portes d' une reconnaissance internationale : traduit en anglais, en espagnol, en italien, Louis Boussenard est, à la fin du XIXème siècle, l'un des auteurs français les plus lus en Europe. Ses romans inspireront l'immense écrivain britannique, Henry Rider Haggard, célèbre pour ses « Mines du Roi Salomon » et pour sa série de romans sur la reine Ayesha (« She ») qui, bien que plus raffinés et surtout plus poétiques, doivent beaucoup à l'oeuvre de Louis Boussenard.
Louis Boussenard a également grandement influencé un écrivain italien qui sera une immense célébroité dans son pays, Emilio Salgari, principalement connu pour son personnage de « Sandokan », que l'on traduira en français comme le "Boussenard italien". Malgré un succès d'estime, et des traductions régulières, Emilio Salgari ne connaîtra pas en France le même succès, en partie pour ses prises de position anticoloniales, qui furent très mal perçues ici.
Pour autant, Louis Boussenard n'était pas à proprement parler un écrivain colonialiste, bien que son succès populaire lui vaudra de se voir confier par le Ministère de l'Instruction Publique une mission en Guyane, avec une promesse de romans à la clef (La trilogie des « Robinsons de la Guyane » (1881-1882). Mais au final, ses romans servent moins la cause coloniale française que ceux de beaucoup de ses confrères, y compris ceux de Jules Verne. Car l'Empire Colonial Français, l'administration coloniale, prétendait apporter dans ses territoires possédés - à tort ou à raison - la civilisation, l'évangélisation, le commerce et l'ordre. Or, en dehors du fait qu'il en doutait fort, une seule chose intéressait vraiment Louis Boussenard : le chaos.
Car le jeune auteur du « Tour du Monde d'un Gamin de Paris » (1880), laquelle reste encore son oeuvre la plus célèbre et la seule qui soit réimprimée au XXIème siècle, était un homme éminemment tourmenté, qui n'a jamais beaucoup parlé de lui-même. On ne sait même pas exactement ce qui l'a amené à la littérature. Fils du régisseur et de la femme de chambre du château de Montvilliers, à Escrennes, dans le Loiret, il apparttenait à une famille populaire privilégiée, sous la Monarchie de Juillet. Il a fait de brillantes études de médecine, ce qui semble avoir été sa première vocation, interrompues un temps pour servir d'aide médecin-major pendant la guerre franco-prussienne, où il est légèrement blessé. Certains biographes prêtent à cette anecdote l'origine d'une germanophobie prononcée souvent exprime par Louis Boussenard. En réalité, cette germanophobie, consécutive à la défaite humiliante de la France en 1870 et à l'annexion par l'Allemagne du départements frontaliers Alsace et Lorraine, était assez générale en France durant toute la Belle-Époque, tant cette page sombre était considérée comme une tragédie nationale douloureusement vécue par chaque citoyen français. Il y avait de plus, chez bien des auteurs pour la jeunesse, la volonté de transmettre la haine des Prussiens aux jeunes générations, dans l'éventualité plus que probable d'un futur conflit visant à reprendre les territoires volés. On retrouve cette même germanophobie chez Paul d'Ivoi, chez Jean de la Hire et dans les oeuvres de beaucoup d'autres auteurs pour la jeunesse, inspirée aussi par la défiance naturelle d'écrivains républicains envers le pangermanisme impérial de la Prusse.
C'est apparemment par son amitié avec le futur amiral de marine Palma Gourdon, natif de Pithiviers, que Louis Boussenard a découvert l'univers colonial et a pris conscience de son talent littéraire, écrivant d'abord des nouvelles pour les journaux, parallèlement à la fin de ses études de médecine, puis les abandonnant totalement à partir de 1875. Le Docteur Boussenard n'ouvrira jamais son cabinet.
En 1880, on l'a vu, Louis Boussenard entre au « Journal des Voyages » et y délivre son premier chef d'oeuvre, « Le Tour du Monde d'un Gamin de Paris » Mais que fit-il donc entre 1875 et 1880 ?
Et bien, il écrivit et publia, à compte d'auteur, un premier roman peu connu, pour ne pas dire oublié, vraisemblablement tiré à peu d'exemplaires, « Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge ». C'est par ce récit, dont un exemplaire fut envoyé au « Journal des Voyages », que Louis Boussenard signa le contrat de sa vie.
Ce roman est intéressant à plus d'un titre : d'abord parce qu'il est quasiment introuvable. Il ne reste plus d'exemplaire connu de l'édition originale en circulation. « Le Journal des Voyages », qui ne publiait que des inédits, ne voulut pas le publier. Il parut donc en feuilleton dans un autre hebdomadaire pour la jeunesse à partir d'avril 1881, « La Récréation », agrémenté d'illustrations saisissantes signées par Horace Castelli, célèbre illustrateur des oeuvres de la Comtesse de Ségur, connu aussi pour de nombreuses illustratuons coloniales fortement teintées de racisme. Cette édition illustrée fut reprise dans une édition omnibus de luxe, reliée et dorée, publiée vers 1882 ou 1883 par la Librairie Illustrée et les éditions Marpon & Flammarion. Il n'existe aucune autre édition de ce roman.
Enfin, « Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge » présente deux autres intérêts cruciaux : c'est le seul et unique roman de Louis Boussenard qui ne soit pas destiné à la jeunesse, et qui inclut donc des scènes d'horreur, un humour noir cynique, et même quelques allusions sexuelles. Et chose plus étonnante encore, c'est un roman dont le héros s'appelle... Louis Boussenard, natif d'Escrennes, accompagné de son ami d'enfance, le paysan beauceron Cyrille, qui semble peut-être avoir réellement existé.
Cependant, l'analogie avec le réel semble s'arrêter là : « Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge » n'est pas le récit d'une aventure vécue. Louis Boussenard se campe en héros d'aventures terrifiantes dans une Australie cauchemardesque aux allures d'antichambre de l'Enfer, où d'ailleurs il reviendra souvent dans ses romans postérieurs, quoi que de manière souvent moins morbide. Bien que fasciné toute sa vie par cet immense continent encore grandement inexploré de son temps, Louis Boussenard n'y a cependant jamais mis les pieds, bien qu'il se soit grandement documenté par la suite sur la faune, la flore, et la géographie. « Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge » se déroule dans une Australie relativement peu désertique, ténébreuse, chaotique, couverte d'une jungle étouffante ou par des prairies truffées de reptiles, labourée par des séismes, hantée par des hordes de tribus cannibales, des rats enragés, des fauves inconnus, des plantes ou des fruits empoisonnés; tout cela reconstituant une version exotique et fantastique de l'Enfer de Dante, hanté par des âmes errantes, des aventuriers sans scrupules, des êtres à la dérives.
L'intrigue par ailleurs, sans être minimale, est plutôt secondaire. Ce qui intéresse Louis Boussenard, c'est d'abord de plonger son lecteur dans son enfer australien.
En 1853, une expédition scientifique menée par le professeur Stephenson s'échoue sur les côtes d'Australie, non loin d'une nombreuse tribu cannibale, qui s'empare des biens pourtant sans valeur du bateau, et se prépare à dévorer les naufragés. Ceux-ci échappent à leur sort grâce à l'un de leurs chefs, à l'épaisse tignasse rousse et à la peau blanche, qui semble très ému de voir des occidentaux. Peinant à retrouver son anglais originel, il leur explique se nommer Joë Mc-Knight, citoyen écossais, et ancien bagnard. S'étant échappé d'un bagne en Océanie, une décennie plus tôt sur un radeau, il avait erré pendant des mois sur les flots avant d'échouer sur cette même plage où le bateau de Stephenson avait fait naufrage. En débarquant, Joe avait la tête couverte de ses longs cheveux roux, qu'il n'avait pas pu couper. Les cannibales n'avaient jamais vu de cheveux aussi longs, ni de cette couleur. ils accordèrent au bagnard évadé une origine divine et firent de lui leur chef, le baptisant dans leur langage "L'Oppossum Rouge", du fait de sa couleur de cheveux et de la ressemblance de son visage avec cette race de marsupiaux.
Joë Mac-Knight, qui de toutes façons, n'avait nulle part où aller, se fit à cette existence tribale mais libre, même s'il n'oublia jamais son Écosse natale. Il mena le professeur, ses assistants et l'équipage du navire jusqu'aux environs de Melbourne, où le professeur Stephenson put entrer en fonctions.
1876 : Vingt-trois ans sont passés, et le professeur a fait une bien belle carrière, tandis qu'un de ses matelots, nommé Reed, est devenu dirigeant d'une exploitation de "bushmen". Lui aussi écossais, il n'a jamais oublié "L'Oppossum Rouge", qui lui avait confié durant le trajet vers Melbourne, que la tribu des Nga-ko-Tko possédait un immense territoire aurifère dont elle n'avait aucun usage, pas plus que lui-même qui s'était détaché des biens matériels de ce monde. Ce territoire, s'il était exploité, pourrait rapporter dix millions de dollars australiens. Mais face à l'hostilité de la tribu, à la difficulté du terrain au milieu d'un nature indomptée, au manque de moyens techniques présents en Australie, comment faire ?
Un quart de siècle plus tard, l'affaire pourrait déjà plus facilement se faire. Profitant d'un séjour en Écosse, Sir Reed va se renseigner au sujet de l'ancien bagnard Joë Mc-Knight. Il apprend non seulement que celui-ci a été victime d'une erreur judiciaire et n'est donc plus recherché comme évadé, mais en plus, qu'il avait laissé derrière lui deux fils en bas-âge, devenus adultes entre-temps, et persuadés que leur père est mort. Il les enjoint donc à le rejoindre à Melbourne, et décide de lancer une expédition pour retrouver l'Oppossum Rouge et lui présenter ses fils, afin de fonder tous ensemble une exploitation aurifère familiale.
Cette expédition, qui se fera en "drays", en chariots couverts, comptera, outre Sir Reed et les deux fils Mc-Knight, deux "bushmen" australiens, un colosse noir débonnaire, deux chasseurs français et beaucerons, Louis Boussenard, "pas un savant, mais un érudit curieux de tout" (sic) et son ami paysan-rustre-mais-attachant Cyrille, ainsi que leur chien de chasse Mirador. Enfin, l'intendant allemand de Reed, un Hanovrien nommé Schoeffler, qui se révèlera bien entendu le renégat de service, car en cheville avec une troupe de pirates naviguant sur les fleuves et les lacs d'Australie, en attendant que la zone aurifère soit repérée pour la piller.
À ce "dramatis personae" de base, s'ajouteront quelques personnages rencontrés de-ci de-là, dont deux jeunes irlandaises, Mary et Kelly, qui apporteront une touche de féminité à l'intrigue - touche de féminité consistant essentiellement à se faire attaquer par des bêtes, enlever par des cannibales et se faire épouser à la fin par leurs sauveurs.
Voilà un scénario qui semble prometteur, mais hélas, au risque de décevoir bien des lecteurs, tout ça n'ira pas bien loin. Déjà, on l'a compris, Louis Boussenard jouant un personnage du récit, l'expédition est narrée uniquement de son point de vue, c'est-à-dire en tant que chasseur et sentinelle envoyée en avant-poste. L'essentiel de ce roman consiste donc en de continuelles scènes de chasse - aux serpents, aux kangourous, aux oppossums, aux rats, et de temps en temps aux cannibales. Il n'y a que lorsque la caravane de chariots est attaquée de nuit que l'on sait ce qui s'y passe. On notera une très intense attaque nocturne de rats-kangourous affamés, que les hommes ne parviennent à arrêter qu'en vidant les tonneaux de whisky, en y versant de la poudre à canon, et en y mettant le feu. Ce passage, rédigé avec un lyrisme proprement infernal, est un des meilleurs extraits du roman - et tant pis si le rat-kangourou est en réalité une petite bête craintive et solitaire qui vit dans le désert, qu'elle est incapable de s'organiser en meute, et n'approche jamais l'être humain.
Vers les 30 dernières pages, n'ayant presque pas évolué dans son scénario, sinon dans la révélation de la fourberie du traître Schoeffler - car il est important de rappeler que les Allemands sont une sale race -, Louis Boussenard bâcle une "happy end" sans passion, probablement en moins de temps que cela lui avait pris de finaliser l'intrigue, gâchant les possibilités narratives de son récit, offrant une conclusion positive incongrue à une plongée angoissante dans l'Australie inexplorée, au nom d'une intrigue brodée dans les premières pages, et à peu près oubliée ensuite.
« Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge », s'il permet de découvrir un Louis Boussenard qui n'est pas encore formaté au public adolescent du « Journal des Voyages », n'est pas non plus le mythique chef d'oeuvre oublié que l'on aurait été en droit d'espérer. Bien que plus ouvertement sanguinaire, et avec un mince zeste de lubricité qu'on ne reverra pas sous sa plume, Louis Boussenard apparaît dans cette oeuvre de jeunesse avec les qualités et les défauts que l'on retrouvera dans tous ses romans. On pouvait d'ailleurs supposer que les faiblesses narratives de Louis Boussenard pouvaient être dues aux limites hebdomadaires imposées par le « Journal des Voyages ». Or, dans ce premier roman écrit sans urgence et en toute liberté, Louis Boussenard témoigne déjà d'un manque de rigueur, d'une tendance à la digression, et d'une authentique paresse narrative. Né un siècle plus tard, il aurait sans doute été pus volontiers un homme de cinéma : Louis Boussenard aimait les Enfers à ciel ouvert, les natures hostiles, les lieux périlleux et cauchemardesques, où plus rien n'a de sens. Il avait besoin d'un prétexte narratif pour jeter ses personnages dans sa marmite infernale et pour les en retirer à la fin. Mais c'était là pour lui une corvée, une figure imposée, et il n'avait pas envie d'en faire mystère. « Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge » fait à peine 200 pages, il y avait encore là matière à tirer un récit complexe et plein de rebondissements, mais Louis Boussenard, sentant qu'il était arrivé au bout de ses visions infernales de l'Australie, s'est simplement dit : «Bon , ça ira comme ça »
Par la suite, s'assurant de la complicité d'un public adolescent pas si dupe que ça et toujours enclin à la rigolade, Louis Boussenard cachera habilement sa paresse narrative sous des rebondissements délirants, parfois précurseurs de l'humour absurde de Tex Avery. Mais hélas, pensé pour un lectorat adulte et très premier degré, « Les Dix Millions De L'Oppossum Rouge » reste au final une oeuvre minimale et angoissante, où ne perce qu'un humour cynique, souvent moins drôle que sinistre, et ne visant qu'à accentuer d'une touche nihiliste le sentiment de terreur atmosphérique. Il est d'ailleurs significatif qu'en lisant ce roman, on pense spontanément à des films d'épouvante du XXème siècle ou à des jeux vidéos de type "Survival Horror".
Malgré le contexte littéraire colonial très daté, on sent que l'intention est la même, le frisson recherché est de même nature, et on arrive assez vite à la conclusion que, si le « Le Journal des Voyages » n'avait pas trouvé à son goût les qualités de ce petit roman, Louis Boussenard serait probablement devenu au fil du temps un Edgar Poe français, ou un précurseur de William Hope Hodgson ou de Jean Ray.
Faut-il le regretter ? Peut-être, dans le sens où son oeuvre aurait certainement mieux passé le cap de la postérité...
15 gravures d'Horace Castelli, colorisées avec l'application Palette.





































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