LOUIS JACOLLIOT - « Voyage au Pays des Perles » (1874)
- 24 déc. 2025
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Dernière mise à jour : 8 juin

Le succès d'un livre, pour peu qu'il dépasse les estimations conjointes de son auteur et de son éditeur, amène assez souvent ces derniers à mettre en chantier un ou plusieurs volumes destinés à prolonger l'intérêt du public et les bénéfices engrangés.
Si le procédé nous est désormais courant, il est bien plus ancien qu'on serait en droit de le supposer. D'aucuns le feraient remonter à Rabelais, et à son « Gargantua », succédant à l'histoire de son fils, « Pantagruel », et que l'on peut désigner comme la première tentative de "prequel", comme l'on dit aujourd'hui dans notre admiration béate de tous les néologismes primaires venus d'Amérique.
Revenons cependant à l'année 1873, où l'éditeur Édouard Dentu, célèbre à la fois pour ses audaces et par un certain goût pour le scandale, pouvait se féliciter d'avoir publié le manuscrit du « Voyage au Pays des Bayadères », mémoires plus ou moins délirants d'un juge d'instruction nostalgique de ces années passées en Inde et sur l'immense île de Ceylan, colonies de l'empire britannique, où quelques concessions françaises avaient été sporadiquement accordées.
Ce juge d'instruction se nommait Louis Jacolliot, et il n'était à la base qu'un petit avocat rondouillard, natif d'un petit village bourguignon à l'est de Mâcon. Il fut nommé à la cour de justice à Paris, durant le Second Empire, et se vit proposer une montée dans la hiérarchie magistrate en allant exercer dans des pays de sauvages. Rien ne semble cependant avoir prédisposé Jacolliot à l'exil colonial. Il n'accepta de partir que par ambition personnelle, sans rien connaître de la région du monde où il allait exercer. Aussi, il est probable que le dépaysement lui causa une impression profonde, voire un choc psychologique auquel il n'était pas préparé. Pour autant, il se passionna sincèrement pour la civilisation hindoustanie, à laquelle, néanmoins, il ne comprit jamais rien, ayant l'esprit embrouillé par des connaissances lacunaires sur les civilisations premières et par une inclination occulte à fantasmer sur les écrits de l'Antiquité.
Louis Jacolliot passa sept longues années (et non trois, comme on le voit parfois rapporté) entre l'Inde et le Sri-Lanka, durant lesquelles il consacra ses journées à exercer son magistère et ses soirées à apprendre les bases du sanskrit et du tamoul, tout en s'abîmant dans des théories délirantes, dont la plus célèbre fut que le christianisme était hérité des anciennes religions hindouistes, et que le nom du Christ était l'adaptation de celui de Krishna. On lui doit ainsi plusieurs volumes soutenant cette thèse, assez anathème pour son temps, et grandement moqués lors de leurs parutions.
Rapatrié en France par la IIIème République en 1872, on ne sait exactement à quoi il fut employé. Il redevint peut-être avocat ou se consacra entièrement à sa littérature, ce qui reste possible car il fut extrêmement prolifique, signant plus d'une trentaine de volumes en 17 ans de carrière littéraire. Vers la fin de sa vie, il s'essaya aussi au roman d'aventures exotiques.
Si les bibliophiles s'intéressent toujours autant à ses ouvrages sur "Christna" ou sur ses traductions douteuses de tablettes antiques attestant d'un continent perdu, c'est cependant bien plus à ses récits de voyages et d'anecdotes que Louis Jacolliot dut, de son vivant, sa grande renommée.
« Voyage au Pays des Bayadères », on l'a vu, fut un très grand succès commercial qui connut d'assez nombreuses réimpressions jusqu'à la Première Guerre Mondiale. Donner une suite à ce volume était à la fois très facile, - puisque Louis Jacolliot ne manquait ni de souvenirs, ni d'imagination, - et très complexe, - car se posait alors la question cruciale à laquelle tout vendeur de best-seller se trouve un jour confronté : comment refaire exactement le même livre, mais de manière différente ?
Disons-le d'entrée de jeu : Louis Jacolliot ne s'en est pas si mal tiré pour ce « Voyage au Pays des Perles », qui reprend la même recette que « Voyage au Pays des Bayadères », tout en apportant un certain nombre d'éléments nouveaux, dont beaucoup touchant à la logistique des voyages et à la profession de l'auteur.
Malgré quelques escales ponctuelles à Pondichéry et Chandernagor, Louis Jacolliot nous emmène ici principalement sur l'île de Ceylan, déjà abordée à la fin du « Voyage au Pays des Bayadères », mais plus longuement explorée ici, y compris dans ses régions les plus reculées. Pour une raison inconnue, bien que le « Voyage au Pays des Bayadères » se soit terminé précisément au Sri-Lanka, Louis Jacolliot poursuit son aventure au même endroit, mais en précisant au lecteur que tout cela se passe trois ans plus tard que ce qui était narré dans le « Voyage au Pays des Bayadères ». L'auteur nous entraîne ensuite dans la petite île de Mannar, reliée au Sri-Lanka par un pont, et qui s'étend en direction du sud de l'Inde. Dès ce moment, Louis Jacolliot semble pris de visions très personnelles, puisqu'il séjourne non loin d'un fleuve qui n'existe pas (et sur une île, ça se comprend), et visite deux îles qui la prolongent, et qu'il appelle par les noms un peu trop celtiques de Pointe de Kalpentyn et d'Île de Kartivoé.
Ces deux îles semblent situées à l'emplacement d'une série de petits atolls que l'on désigne en réalité sous le nom de Pont d'Adam, du fait de leur petites tailles et de leurs proximités immédiates. Mais ces atolls ne sont que des récifs coraliens inhabités, bordés de bancs de sables, et enfermant un petit lagon, pour les plus grands d'entre eux. Or, si Louis Jacolliot précise bien que ses Kalpentyn et Kartivoé sont bâties sur des récifs coraliens abritant des lagons, il les décrit toutefois comme de vraies îles, avec des habitations et un port d'abordage, ce qui prouve assurément qu'il n'y a pas posé le pied.
Le plus amusant dans cette affaire, c'est que selon Louis Jacolliot, ce sont précisément ces deux atolls qui sont censés être le lieu où l'on pêche les fameuses perles de Ceylan, alors qu'en réalité, cette pêche s'effectuait de l'autre côté de l'île, à l'endroit de sa jonction avec le Sri-Lanka, au nord du golfe de Mannar, sur des plateaux sous-marins au fond de l'océan, et non dans des lagons. Cette pêche se tenait sur la côte de la ville d'Arippu, que Jacolliot nomme Arippo, et dont il part pour rejoindre les pêcheurs de perle, lesquels, en réalité, se trouvaient déjà là où il résidait.
À noter que cette pêche proprement miraculeuse, et qui rapporta beaucoup d'argent à la couronne d'Angleterre, fut florissante durant tout le XIXème siècle avant de decroître à partir des années 1920, en partie pour cause de surexploitation, mais aussi à cause de la concurrence des perles du Japon, plus économiques et plus facile à cultiver. Les dernières perles du Golfe de Mannar furent pêchées au tout début des années 1980. Le site, depuis, est totalement abandonné.
Néanmoins, avant de clore ce sujet, je tiens à préciser que, dans ce livre intitulé tout de même « Voyage au Pays des Perles », le sujet concernant la pêche aux perles et leur commercialisation rassemble à peine une trentaine de pages dans le dernier quart du volume.
Enfin, comme dans « Voyage au Pays des Bayadères », Louis Jacolliot, conscient que ses aventures de magistrats en exploration ne sont guère passionnantes - et surtout guères nombreuses -, émaille là aussi son récit des légendes locales et des récit folkloriques; mais s'il le faisait dans « Voyage au Pays des Bayadères » à la manière traditionnelle du conte, dans « Voyage au Pays des Perles », sans doute soucieux de se renouveler, il adopte des formes plus modernes et, de ce fait, plus incongrues, dont celle de la mini-pièce de théâtre « Le Dérodassy », qui occupe une trentaine de pages, inspirée d'une légende non identifiée (ou inidentifiable), et qui soumet une légende indienne à une forme scénique proche des pièces de Victorien Sardou. Plus loin, Louis Jacolliot nous conte « Les Aventures du Brahme Kahla-Sharma » (ou plutôt "Cahla-Sarma", qui est la romanisation adéquate), inspiré d'une traduction honnête d'une partie du premier tantra du « Pañchatantra », un recueil de contes en sanskrit datant du IIIème siècle avant J.C. qui fut traduit et adapté dans tous les pays du monde durant plusieurs siècles. Beaucoup de contes ayant pour particularité de mettre en scène des êtres humains et des animaux doués de parole, Jean de la Fontaine y puisa directement l'inspiration pour certaines de ses fables et de ses contes.
Malheureusement, Louis Jacolliot ne voulant pas reproduire le chapitrage de ces contes, il les enchaîne les uns aux autres dans une interminable mise en abîme à la manière du « Decameron », ce qui ne fait que renforcer l'absurdité et la folie de ces récits d'un autre temps.
Enfin, Louis Jacolliot conclut son ouvrage en immergeant son lecteur dans quelques unes des affaires de justice qu'il a eu à traiter comme magistrat dans la ville de Chandernagor, au nord de l'Inde, ville qui, à l'image de Pondichéry, Yanaon, Karikal et Mahé, formait l'une des micro-concessions françaises aux bords d'un continent entièrement aux mains du Royaume-Uni. L'auteur déplore l'extrême difficulté à rendre la justice dans une société basée sur une religion autre que la religion chrétienne, et donc fondée sur une morale différente, au sein d'une société de castes, où la hiérarchie, exercée par les plus hautes d'entre elles, édicte une loi orale qui prime sur tout. Même les familles victimes de crimes, de vols, de tortures, d'enlèvements (de vierges le plus souvent) ne donneraient jamais le nom de leurs tortionnaires ou ravisseurs s'ils appartiennent à une caste supérieure, de peur des représailles. Louis Jacolliot ne cache pas son pessimisme dans les capacités de la justice française à réguler des coutumes criminelles aussi ancestrales, auxquelles tout le peuple indien est familiarisé et résigné d'avance.
Au final, « Voyage au Pays des Perles » se situe un peu en-dessous du « Voyage au Pays des Bayadères », bien que paradoxalement, il soit beaucoup plus documenté et beaucoup plus travaillé. « Voyage au Pays des Bayadères » avait été écrit relativement d'un trait, Jacolliot étant alors libre d'aborder son récit comme il le voulait, sous la forme qui lui plaisait. Ce premier volume ayant connût un grand succès, l'auteur se retrouvait face à la contrainte de ne pas faire la même chose, et pour tout dire, on sent cette contrainte sous sa plume, et le désir forcé d'aborder des thèmes qui l'enthousiasment moins, et qui peut-être, lui furent imposés par l'éditeur. Il est quand même clair qu'il n'a jamais vu la pêche aux perles du Golfe de Mammar, et qu'il y consacre assez péniblement une trentaine de pages vers la fin de son récit. Malgré tout, Louis Jacolliot appelle son nouveau livre « Voyage au Pays des Perles », titre qui fut peut-être suggéré par Édouard Dentu.
Il n'empêche, « Voyage au Pays des Perles » n'est pas désagréable à lire, même si l'effet de surprise est passé, et que les qualités du précédent tome ne sont présentes qu'en filigrane. On ne peut reprocher à Louis Jacolliot d'avoir voulu porter son regard plus loin qu'il ne l'avait fait dans « Voyage au Pays des Bayadères », rêverie orientaliste de touriste fortuné où l'auteur, à l'image de ce que fera plus tard Pierre Loti, ne décrivait le pays où il évoluait qu'à partir de ses sensations pures. « Voyage au Pays des Perles » se veut déjà plus documenté et plus sérieux, d'autant plus que Jacolliot connaissait moins le Sri-Lanka que l'Inde, et qu'il fallait en décrire les particularités aux profanes, ce qui n'est pas facile qund on est soi-même profane. Ce serait beaucoup dire que la mission est pleinement accomplie, dans le sens où « Voyage au Pays des Bayadères » était l'oeuvre d'un touriste insouciant, tandis que « Voyage au Pays des Perles » est l'oeuvre d'un touriste appliqué, soucieux de ne pas trop commettre d'erreurs de jugement, mais qui ne s'est évidemment pas métamorphosé en ethnologue en une année. Avec « Voyage au Pays des Perles », Louis Jacolliot a voulu parler plus honnêtement du Sri-Lanka qu'il ne l'avait fait de l'Inde, cherchant cette fois-ci à donner une image un peu plus objective de cette île qu'il connait moins bien, sans pour autant renoncer totalement à son goût de touriste, y compris pour les jeunes beautés locales, y compris dans la description, outrageusement fantasmée, d'une cérémonie occulte d'une secte orgiaque locale.
Le troisième tome, « Voyage aux Ruines de Golconde et à la Cité des Morts », de par ce que laisse entendre son titre, se concentrera de manière plus érudite sur Golkonda, gigantesque cité en ruines au sud de l'Inde qui exista entre 1143 et 1687, et que l'on peut encore visiter de nos jours. Sujet beaucoup moins racoleur, il faut le remarquer, bien que je ne doute pas de l'habileté de Louis Jacolliot à y placer encore des bacchanales sectaires ou des Adorateurs du Diable. Affaire à suivre...
~ Critique du précédent volume, « Voyage au Pays des Bayadères » : https://www.mortefontaine.org/post/louis-jacolliot-voyage-au-pays-des-bayadères-1873
Les 7 gravures réalisées par Edmond Yon, illustrant le livre, ici colorisées via l'application Palette.







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