CLAUDE EYLAN - « L'Héritière Du Roi Salomon » (1928)

Les Années Folles fut un vivier époustouflant de femmes de lettres du style "garçonnes", aussi délurées que mystérieuses, qui furent pour la plupart des étoiles filantes de la littérature, disparaissant parfois corps et biens après la Seconde Guerre Mondiale, laissant une petite dizaine d'oeuvre intenses, originales, voire subversives, devenues en à peine un siècle des trésors de bibliophilie.
Tel fut le cas de Claude Eylan, de son-vrai nom Marie-Thérèse Colette Malye, née à Aix-en-Provence en 1890, qui était donc une "garçonne" plus très jeune, puiqu'elle avait déjà 38 ans quand elle publia son premier roman.
On ne sait strictement rien de sa jeunesse, passée dans une famille bourgeoise d'Aix-en-Provence avec laquelle elle eut des rapports conflictuels, probablement assez proches de ceux de l'héroïne de ce premier roman. Elle épousa en 1915 le baron Marie-François Van Bocoep, diplomate franco-hollandais détaché en Indonésie, à la seule fin de fuir sa famille, selon ses dires. Ce mariage fut apparemment brièvement consommé et resta stérile, le baron ne semble pas avoir été un homme très sensuel, mais il emmena sa femme avec lui dans les environs de Jakarta, où ils vécurent ensemble pendant 14 ans. L'endroit étant volontiers isolé, le baron eut à coeur de trouver une occupation à sa chère Colette (qui préférait se faire appeler par son second prénom), qu'il fit rentrer à la prestigieuse « Revue des Deux Mondes », où elle livra ponctuellement des articles sur l'Indonésie sous le pseudonyme de Claude Eylan, dérivé de son nom de famille originel, Malye, lu à l'envers. L'inversion des facteurs est une notion fort importante dans l'oeuvre de Claude Eylan, comme on le verra plus bas...
C'est de cette première moitié de son existence dont la baronne Colette Van Bocoep s'inspirera pour écrire son roman « L'Héritière Du Roi Salomon » (1928), vision fantasmée, érotique et profondément décadente de sa vie en Indonésie, où elle exprime des fantasmes sexuels débridés, trop précis pour être purement imaginaires. Pas besoin d'être fin psychologue pour comprendre que le baron n'apprécia pas cette prose, et ne put pas se faire des illusions sur la fidélité de son épouse. Comme un baron ne divorce pas, la baronne fut probablement invitée à se faire p(r)endre ailleurs, et elle quitta définitivement l'Indonésie, dont le souvenir restera cependant vivace en elle : pendant 15 ans, à quelques exceptions près, elle n'écrira que sur ce paradis perdu.
« L'Héritière Du Roi Salomon », paru chez Grasset, fut apparemment un succès estimable, il en existe au moins trois pressages. Revenue vivre à Paris, Colette Van Bocoep se spécialisa dans les interviews de têtes couronnées. Elle tira même en 1935 un livre de ses entretiens avec Alexandre Ier, roi de l'ex-Yougoslavie.
Colette van Bocoep publiera encore quatre autres romans chez Plon, jusqu'en 1940, puis, vraisemblablement de confession ou d'origine juive, et inquiète de l'engagement collaborationniste de « La Revue des Deux Mondes », elle s' exila durant l'Occupation, entre New York et Montréal, publiant en 1942 et 1944 deux derniers romans en Français sous le nom de Claude Eylan, et deux romans en anglais sous le nom de Baroness Von Bocoep, - qui sont peut-être les traductions anglaises de ces deux derniers ouvrages en français, mais ce n'est pas certain.
Après 1944, elle disparait complètement. Sa famille sera informée de sa mort, prétendument à l'âge vénérable de 93 ans, sans que soit indiqué le pays où elle est décédée, et qui s'est chargée de cette déclaration. Aucune sépulture à son nom n'existe, dans aucun pays du monde. On peut supposer qu'elle a changé d'identité après la guerre. Les quarante dernières années de sa vie resteront probablement toujours un mystère.
« L'Héritière Du Roi Salomon » restera le seul relatif succès littéraire de Colette van Bocoep/Claude Eylan, et peut-être le plus intime. Car l'autrice s'est projetée ouvertement dans son personnage, mêlant fiction et réalité, dans un défoulement ressenti par cette étrange "baronne" par accident.
En 1912, dans une ville française qui ne sera jamais nommée mais qui est bien évidemment Aix-en-Provence, ville natale de Colette van Bocoep, la jeune Béryl van Swieten, 18 ans, vit une adolescence aux côtés d'une famille vulgaire et cupide qu'elle n'aime pas, et qui ne l'aime guère non plus, quand l'oncle de la famille, Salomon, le seul qui ait réussi, se présente chez sa soeur, et lui propose d'emmener Béryl dans l'île de Java afin qu'elle se prépare à lui succéder.
Salomon van Swieten représente cette génération bénie d'exportateurs ayant fait fortune dans les colonies, et que l'on désignait au XXème siècle sous l'expression "Oncle d'Amérique". Dans ce roman, l'oncle ne vient pas d'Amérique, mais d'Indonésie, puisque la famille est d'origine hollandaise, et que l'Indonésie était alors une possession des Pays-Bas.
La famille de Béryl, non parce qu'il redoutent l'éloignement de la jeune fille - bien au contraire, ils rêvent de s'en débarrasser -, mais simplement, ils ne la jugent pas dignes d'une existence doucereuse sous les tropiques. La mère suggère même que l'oncle Salomon emmène plus volontiers son fils, le frêre aîné de Béryl, à la place de cette dernière.
C'est alors que Béryl, qui écoutait secrètement la conversation des adultes derrière une porte, l'ouvre et se jette suppliante aux pieds de l'oncle Salomon lui révélant, par la détresse de son regard, à quel point elle veut qu'on l'arrache de cette famille écoeurante. L'oncle Salomon connaît trop bien son imbécile de soeur pour ne pas comprendre de quelle manière on traite ici cette pauvre jeune fille. Face aux parents révoltés par cette scène, l'oncle Salomon sort le portefeuille sans autre commentaire. Il sait de quelle manière on impose le silence à cette sorte de gens.
Béryl est en effet encore mineure, selon la loi de l'époque qui fixait la majorité à 21 ans. Mais l'oncle Salomon ne perdra pas son temps en paperasses d'émancipation. Les lois françaises n'ont pas cours, là où lui et Béryl vivront désormais ensemble.
Salomon van Swierten est le plus gros exploitant colonial du Java occidental, la partie ouest de l'île. Il possède neuf exploitations agricoles qui ont fait de lui un millionnaire, et exporte différentes sortes de bois tropicaux ainsi que du riz, et vit dans une luxueuse villa, baptise "L'Emplacement" qu'il a fait construire au centre de son empire, dans le village de Tij Mirah.
Vous ne trouverez pas ce village sur la carte de l'île de Java pour deux raisons : la première est qu'il est difficile d'identifier les différents lieux de ce roman car leurs noms indonésiens sont écrits ici selon la prononciation hollandaise : Tij Mirah, par exemple, lieu de villégiature de Béryl et Salomon, s'appelait en réalité Cimerah, et si j'en parle au passé, c'est que ce village a été absorbé depuis par un autre village nommé Singaparna, devenu depuis une petite ville. Cimerah n'est plus aujourd'hui que le nom d'un quartier de Singaparna.
En effet, comme toutes les anciennes colonies qui ont repris leur indépendance, l'Indonésie est passée d'un paradis tropical vivant chichement de l'exportation de ses richesses, à un pays précaire et surpeuplé qui n'a pas été capable de maintenir son activité avec l'organisation et la modfernité des colons. La décolonisation a un prix. La conversion d'une grande partie de la population à l'Islam a achevé de maintenir le pays dans des industries rurales souvent peu rentables.
L'intérêt documentaire et historique de « L'Héritière Du Roi Salomon », ce sont les longues et sublimes descriptions d'une partie du Java occidental qui a cessé d'exister, avec de nombreux témoignages sur les spiritualités et les rites ancestraux des populations rurales, mais aussi d'une faune baroque et d'une flore exubérante : Cimerah, il y a un siècle, était encore entourée d'une jungle épaisse et envahissante dont il ne reste aujourd'hui que le dixième de sa surface originelle.
Dans ce lieu paradisiaque, la jeune Béryl va trouver son destin et son bonheur, en vivant, au sens propre comme au sens figuré, une vie de nabab, ce qui n'exclut pas cependant de nombreuses heures studieuses, non seulement à apprendre le métier de son oncle, mais aussi à apprendre le néerlandais, seule langue étrangère parlée par les indigènes.
Pourtant, au début de sa nouvelle vie, Béryl eut une grosse contrariété. Salomon lui apprit qu'il avait un fils, un peu plus âgé que Béryl, qu'il avait eu avec une indonésienne décédée depuis. Un fils qui lui donnait bien du fil à retordre, buveur, fumeur d'opium, et qui aurait besoin d'une épouse qui le dirige un peu, de façon à ce qu'il puisse acquérir le sérieux nécessaire, afin de reprendre ses exploitations quand lui-même aurait disparu.
Celle qui se voyait déjà destinée à être l'héritière de celui qu'on surnomme en Indonésie "Le Roi Salomon", est un temps furieuse que son oncle l'ait d'abord fait venir pour épouser son fils. Surtout que celui-ci, prénommé Wim, n'est pas très beau, ou plus exactement porte sur son visage la marque des vices auxquels il s'adonne. Tantôt fourbe, tantôt insolent, le garçon ne cache pas l'intérêt purement charnel qu'il porte à sa jolie cousine. D'abord offusquée par ce comportement vulgaire, Béryl se rend compte que le désir sexuel de Wim fait naître le sien, malgré le déni de sa propre volonté. Wim, en dépit de ses mauvaise manières, est le premier homme à regarder Béryl comme une femme, et peut-être cela seul, par ce caractère nouveau, éveille la libido de Béryl. Elle-même est surprise de céder assez aisément aux avances de Wim, qui lui ravit sa virginité.
L'oncle Salomon est ravi de ce rapprochement, et incite les jeunes gens à se marier prochainement. Béryl n'est pas amoureuse, mais apprécie que son fiancé soit un amant expert et attentionné. Il semble que ce soit pour elle quelque chose de plus important même que l'amour.
Alors que le mariage doit avoir lieu dans une semaine, Béryl reçoit une lettre anonyme, lui révélant que Wim est un homme infidèle, pervers et dangereux même pour les affaires de son père, auquel il emprunte constamment de l'argent, prétendument pour faire de la spéculation boursière à Batavia (nom colonial de Jakarta), mais en réalité pour y entretenir une riche maîtresse blanche, et pour s'offrir des plaisirs contre-nature avec de jeunes prostitués.
Béryl n'a pas le temps d'en informer son oncle, ni d'avoir une explication avec Wim. Alors que son fiancé fait une sieste sur un canapé de bambous, devant la maison familiale, il est attaqué et égorgé par un singe dressé, qu'il avait coutume de frapper à coups de cravaches, par pure cruauté, chaque fois qu'il le croisait. Grièvement blessé, et bientôt rongé par la scepticémie, Wim décède en quelques jours dans d'atroces souffrances.
Béryl, qui a assisté à l'agression du singe, est doublement horrifiée, d'abord par le fait d'avoir vu mourir un homme de manière aussi barbare, et ensuite parce qu'une partie d'elle s'est réjouie de cette mort, et l'a sciemment empêchée d'intervenir lorsque le singe a sauté sur Wim.
Quelques semaines de fièvre cérébrale manquent de l'emporter elle aussi, mais elle se remet du choc émotionnel en ayant gagné en maturité, et en sachant désormais quelle femme elle est : une femme étonnamment dure, parfois mauvaise, définitivement ambitieuse, et dont une part de sauvagerie, de sensualité primitive, s'est éveillée - ou lui a été communiquée - par l'environnement exotique de Java.
Cruellement affligé par la mort de son fils, et ensuite par la crainte de perdre aussi sa nièce, Salomon n'est plus le même homme. C'est un homme brisé qui a perdu de sa force et de sa superbe. Durant les années qui vont suivre, Béryl va devenir la fille qu'il n'a jamais eue, partageant avec elle une relation fusionnelle, qui va l'amener à confier progressivement à la jeune femme les rênes de chacune de ses exploitations.
Lorsque le Roi Salomon meurt, en 1924, Béryl a 30 ans, et elle est devenue, en douze ans, une femme d'affaire aguerrie et une millionnaire convoitée. Devenue la première exportatrice de Java, elle reçoit nombre de propositions de mariage. Celle qui n'a jamais connu l'amour ne s'émeut guère de ces passions soudaines, et renvoie les soupirants avec un sourire. Elle s'est découvert une attirance physique irrépresssible pour les Indonésiens, dont elle apprécie la finesse des traits, les silhouettes androgynes, et la peau glabre et satinée. Depuis bien des années, elle a rencontré Soerio Noto, une jeune javanais d'une exquise beauté, dont elle a fait le serviteur de ses jours et le compagnon de ses nuits. C'est une relation totalement ancillaire, où la femme ordonne et où l'homme obéit, mais chacun d'eux trouve, dans ces rôles respectifs, une totale satisfaction des sens.
Elle en est à couler des jours paisibles et heureux, quand elle reçoit une visite venue de France, venue d'une vie antérieure qu'elle avait oublié : celle du marquis Jean de Saint-Mesmin.
Ce marquis était - et est encore - le meilleur ami de son frère. Elle ignorait comment ils s'étaient connus, mais il venait très souvent en visite dans la maison familiale. C'était un jeune garçon très beau, qui avait éveillé quelque peu son intérêt, mais de par son origine noble, elle avait toujours gardé par rapport à lui une courtoisie distante. Cependant, le jour de son départ pour Java, il lui avait demandé, avec une anxiété visible, quand comptait-elle revenir en France. C'était d'ailleurs la seule personne à lui avoir posé cette question. Un peu étourdie et enthousiaste à l'idée de son départ, Béryl avait répondu en riant qu'elle ne savait pas, dans très longtemps sûrement. En constatant alors à quel point il la regardait avec détresse, elle avait senti qu'il était au bord d'un aveu. Elle avait alors quitté la pièce. Le sort en était jeté, de toutes manières...
Béryl est terriblement émue par cette visite, qu'elle sait ne pas être intéressée. Le marquis, sans avoir besoin de travailler, est plus riche qu'elle. Il ne vient pas pour la demander en mariage. Ayant appris la mort de l'oncle Salomon, Jean avait alors repensé à la petite Béryl, qu'il n'avait jamais oublié, et avait décidé de lui faire une visite de courtoisie à ce moment crucial de sa vie, quand bien même cette visite nécessitait six mois de croisière.
L'émotion est tangible chez les deux trentenaires. Béryl est terriblement honorée de cette visite, même si Jean prétexte n'avoir fait qu'un petit détour, car il venait voir un camarade qui est à Batavia. Béryl lui sait gré de ce mensonge, auquel elle ne croit pas mais qui l'oblige à tempérer son émotion.
En compagnie du jeune marquis, Béryl se sent redevenir la Béryl d'autrefois, l'adolescente que Jean a connu. Mais il n'est nullement déçu par la femme qu'est devenue Béryl. Surpris, sans doute, mais pas déçu, et admiratif de la prodigieuse réussite de la jeune fille timide qu'il avait connu. Béryl lui fait découvrir les lieux enchanteurs de Tij Marah, et l'emmène assister a des concerts de gamelan et à des cérémonies animistes étranges qui ne sont pas sans évoquer des rituels vaudous. Face à cette culture étrangère, Jean se monre un auditeur poli et charmé, mais ne peut s'empêcher de ressentir une aversion pour le côté sauvage et primitif de cette culture, d'autant plus qu'il sent bien que cet aspect-là est celui qui fascine le plus Béryl.
Pourtant, aux côtés de Jean, Béryl ressent soudain une terrible nostalgie de la civilisation, de la France et peut-être de la vie qui aurait dû être la sienne. C'est elle qui se déclare à Jean de Saint-Mesmin, lui conte sa passion secrète d'adolescente, lui confesse avoir le sentiment d'être passée à côté de l'amour, d'avoir peur de ne jamais le trouver, de vieillir seule... Sentant instinctivement chez le marquis une âme de bon samaritain, de protecteur, d'homme qui se sent grandi d'arracher une jolie femme d'un destin funeste, elle l'amène petit à petit à se déclarer et à la demander en mariage.
Malgré les apparences, Béryl est sincère. Son revirement est celui qu'elle aurait eu si Jean de Saint-Mesmin s'était déclaré le jour de son départ, et la présence du jeune homme lui rappelle qu'elle a passé sa jeunesse à gérer une exploitation coloniale, mais que la visite de Saint-Mesmin lui donne l'impression intense qu'elle peut reprendre sa jeunesse au point où elle l'avait laissée. Et pourquoi pas d'aileurs ? Ayant modernisé l'entreprise de l'oncle Salomon, et organisé et recrutée une hiérarchie structurée de directeurs, sa présence à elle n'est plus nécessaire. Elle peut rentrer en Europe, et gérer ses affaires depuis là-bas.
En moins de trois mois, Jean et Béryl retournent en France, se fiancent, se marient et s'installent dans le château familal. Bien qu'elle se cache la vérité, Béryl s'ennuie très vite. Elle n'a plus d'ordres à donner, réalise son ignorance et son inculture lors des soirées mondaines où elle accompagne son mari, trouve la campagne française aussi triste en été qu'en hiver, et même si son amour pour son mari est sincère, elle n'éprouve guère de désir pour sa peau blanchâtre et poilue.
Jean de Saint-Mesmin sent bien que sa femme s'ennuie, et ils font tous deux de nombreux voyages à travers le monde, histoire que Béryl ait son content de paoramas tropicaux. Mais un jour, prétextant un problème administratif à régler sur place, Béryl revient seule à Tij Mirah, soupire d'aise en retrouvant sa maison, puis après seulement quelques jours, elle comprend qu'elle ne pourra plus repartir.
Le roman s'achève sur les ultimes méditations de Béryl devant son bureau, puis attrapant une plume et une feuille de papier, elle commence à écrire le début d'une lettre de rupture : "Mon Jean, pardonne-moi le chagrin que je vais te faire..."
« L'Héritière Du Roi Salomon » est indéniablement un roman bouleversant, comme tous les livres où une femme met à nu ses sentiments, ses ressentis, ses passions inavouables et ses inconstances. On comprend trop bien à sa lecture que le baron n'ait pas apprécié le roman de sa femme, même si le portrait du marquis Jean de Mesmin, qui devait lui correspondre, est plutôt flatteur et que Claude Eylan/Béryl assume pleinement les responsabilités de ses vices, qu'elle ne perçoit d'ailleurs pas comme tels mais comme des nécessités du corps.
Même dans ces Années Folles, ou bien des femmes de lettres ne cachaient pas leur rapport à la sexualité, aucune à ma connaissance n'est allée aussi loin que Claude Eylan, laquelle ne cache pas une attirance quasi-fétichiste pour le corps masculin au travers d'un type ethnique particulier, et ne fait pas non plus mystère de la placer au-dessus de tout, sans se soucier du jugement d'autrui. Même l'amour sincère, teinté de gratitude, qu'elle ressent pour Jean de Saint-Mesmin ne peut se substituer au désir de son corps pour d'autres corps asiatiques. Cette séparation distincte, entre sentiment et désir, est en fait plus proche d'un esprit masculin, même si sur d'autres plans, Claude Eylan possédait une sensibilité féminine sur laquelle il n'y avait pas à s'interroger.
D'une certaine façon, Claude Eylan était probablement, à l'image des amatrices européennes contemporaines des "idoles" japonaises ou coréennes, une femme infiniment troublée par l'androgynie masculine asiatique - même si elle nous apparait comme telle parce que notre virilité est différente -, et ce trouble donnait à son désir une pulsion de possessivité et de domination typiquement masculine. D'avoir été plongée adulte dans un pays où la beauté et l'érotisme n'ont pas les mêmes critères qu'en Occident a été, pour la jeune femme, la révélation d'une grâce masculine qui faisait d'elle une sorte "d'invertie hétérosexuelle" en éveillant, en sa sensualité, un caractère masculin qui lui apparaissait comme une dimension supplémentaire à sa sexualité, et dont elle ne pouvait sans doute plus se passer.
Cette sensualité exacerbée et androgyne est le fondement même de son roman, et imprègne, en quelque sorte, le regard poétique qu'elle porte sur la nature indonésienne et sur tout son environnement, qui est aussi exagérément sensuelle. Même la description de l'assassinat de Wim par le singe dressé, tient un peu d'un accouplement funeste, dont elle est la voyeuse privilégiée.
Seul bémol à cette interprétation que l'on pourait m'opposer : Claude Eylan se livre à des remarques réitérées sur la répugnance ou la perversité de l'homosexualité masculine. Mais il faut peut-être y voir seulement la jalousie instinctive d'une femme pour un acte sexuel dont elle est, par définition, exclue.
Presque un siècle après sa publication,« L'Héritière Du Roi Salomon » reste une oeuvre forte et mémorable, malgré un style littéraire bancal, manquant encore de maîtrise, un usage excessif d'une ponctuation vieillotte, même pour l'époque (points-virgules, points de suspension), et des dialogues souvent peu inspirés. C'est dans le ressenti et le descriptif, dans l'imagination animiste d'une atmosphère profondément décadente et sexuelle, que Claude Eylan se révèle à la fois une poétesse exceptionnelle, et une audacieuse femme de lettres, qui ose à la fois être provocatrice et tourmentée, académique et marginale, et qui fut sans doute trop insaisissable pour que la postérité s'en empare.
























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