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ALBERT DELPIT - « Le Fils de Coralie » (1879)

20 févr.
14 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 17 heures

Fils d'un riche négociant en tabac de la Nouvelle-Orleans, Albert Delpit fut un assez célèbre romancier, dramaturge et poète de la fin du XIXème siècle. Son frère aîné, Edouard Delpit, partagea cette même passion pour les lettres, mais, marié très jeune, il fut rapidement en charge d'un groupe de presse, et devint maire de la petite ville de Nérac, dans le Lot-et-Garonne.

Bien qu'il soit venu comme son frère faire ses études en France, Albert Delpit eut une carrière bien différente. Il n'acheva pas ses études, et devint très rapidement l'un des derniers nègres littéraires d'Alexandre Dumas. La guerre de 1870, la mort de Dumas à la fin de l'année, puis la Commune de Paris en 1871 mirent fin temporairement à son activité. N'ayant pas encore la nationalité française, il échappa à la conscription, mais vécut le Siège de Paris. Son témoignage fut sa première publication officielle, « L'Invasion » (1870), réédité fin 1871 avec un additif sur la Commune de Paris.

Comme tous ceux qui ont vécu ces deux années terribles, Albert Delpit, qui venait d'une famille probablement orléaniste, conçut un mépris souverain pour la République, même s'il avait des indulgences certaines pour le Second Empire. Sa carrière littéraire fut donc essentiellement tournée vers les valeurs du passé. Il écrivit quelques romans "à la Dumas", mais la mode commençait à passer.

Albert Delpit s'installa durant les années 1870 en Dordogne et dans le Lot-et-Garonne, d'où la famille Delpit était probablement originaire. Visitant le riche sud-ouest de la France, encore très attaché à l'Ancien Régime, il y puisa l'idée de ce qui allait être son oeuvre principale : des romans de moeurs bourgeoises et aristocratiques, principalement situés en Aquitaine, défendant à la fois les valeurs traditionnelles, tout en dénonçant des archaïsmes et des injustices morales qui nécessitaient des réformes.

Pourtant, Albert Delpit n'était pas semblable à la plupart des autres grands écrivains conservateurs. Son oeuvre brille par l'absence totale de morale religieuse ou de personnages cléricaux. Bien qu'il place la plupart de ses romans en milieu rural, on n'y croise jamais le moindre curé, alors qu'au dix-neuvième siècle, les curés de campagne possédaient une véritable autorité morale, et étaient introduits, presque comme des amis de la famille, dans tous les milieux bourgeois et aristocratiques. Les curés et les évèques, comme Albert Delpit lui-même, restaient très attachés à l'Ancien Régime, même avant que la République ne devienne laïque. La volonté manifeste de se passer de ces personnages pourtant classiques dans des romans de moeurs provinciales n'est pas anodine, et cache une défiance envers le clergé.

L'autre caractère particulier d'Albert Delpit est une misogynie discrète mais constante, spécifiquement envers les femmes mariées qu'il juge plus corrompues que les autres. L'écrivain, élégant dans ses manières, ne se répand pas en pamphlets venimeux, mais tous ses drames reposent sur une "gaffe" causée par la perversion, l'inconséquence ou la légèreté d'une femme, laquelle se doit de sacrifier, son honneur, son bonheur, sa respectabilité, pour réparer le mal qu'elle a provoqué, sans toutefois être véritablement pardonnée après cela. Albert Delpit consacre toujours de nombreuses pages à décrire la honte, la vilénie, la sottise d'une femme qui se croit respectable, et dont il tire un plaisir sadique, d'autant plus que la femme est jugée indigne de son mari, de son père, de son fils ou de son amant. Les hommes, dans les romans d'Albert Delpit, sont aussi forts que les femmes sont faibles, aussi droits et justes que les femmes sont égoïstes et infantiles. Même quand ils sont méchants ou à demi-fous - ce qui est cependant rare -, ils le sont avec la même entièreté qu'un homme droit, généreux et vertueux. Selon l'auteur, chaque homme a une idée, une philosophie, bien implantée dans son intelligence, alors qu'une femme est versatile, changeante, encline au rêve ou à l'illusion.

Cette vision partiale n'est pas facilement explicable, même si le fait qu'Albert Delpit, venant d'une famille authentiquement patriarcale, qui s'était enrichie par l'affairisme conquérant de son père Jean Adrien Delpit, a dû jouer. Albert Delpit avait deux soeurs ainées, Lucie et Louise, dont il ne semble pas avoir été très proche. Détail plus intéressant, il semble n'avoir eu qu'une femme dans sa vie, Amélie Gelot de Saint-Amey, avec laquelle il a eu, en 1867, un enfant qui, selon toutes évidences, n'était pas désiré, et qui est mort l'année même de sa naissance. Chose étrange, Albert Delpit n'a pas reconnu cet enfant quand il est né, mais a finalement accepté de le reconnaître lors de son mariage avec Amélie, en... 1873 - soit tout de même six ans après la naissance (et la mort) de l'enfant. Ce mariage s'est d'ailleurs achevé par un divorce en 1886, ce qui se faisait rarement dans l'aristocratie de cete époque.

Il est donc hautement probable que la misogynie d'Albert Delpit s'est beaucoup nourrie de cette vie conjugale sans doute difficile, et douloureusement marquée par un enfant imposé et précocement décédé, tout cela étant peut-être dû à l'imprévisibilité du caractère d'Amélie.

On pourrait croire que cette misogynie aurait fait fuir les lectrices d'Albert Delpit, mais c'est bien mal connaître les femmes que de les croire si binaires : Albert Delpit avait un lectorat essentiellement féminin, quoique d'âge généralement mur. Comme elle le feront plus tard pour Sacha Guitry, les femmes, surtout bourgeoises, ne cachaient généralement pas leur tendresse pour les écrivains qui parlaient durement d'elles. La déception des hommes à leur égard est presque toujours le fruit d'une passion impérieuse et décevante. L'inverse est d'ailleurs moins vrai : les femmes reprochent souvent aux hommes d'avoir froissé leur orgueil, que ce soit en les trompant ou en les ignorant. La médisance d'un homme est presque toujours la conséquence d'un ou de plusieurs amours gâchés et douloureux.

Evidemment, prisonnier de son étiquette, à une époque où il aurait été encore mal seyant d'avoir la liberté de ton de Sacha Guitry, Albert Delpit ne donne pas l'impression d'être un coeur blessé, mais il faut pas se leurrer : à aucun moment, il ne condamne le couple ou l'amour. Il reproche surtout aux femmes de ne pas être dignes de l'amour qu'on leur porte. Ce qui veut bien dire qu'elle ne sont pas à la hauteur où l'homme qui en est amoureux les place.

« Le Fils de Coralie » (1879) est le premier grand succès commercial d'Albert Delpit. Le roman connaîtra près d'une trentaine d'éditions.

Le récit se déroule dans la ville de Montauban, chef-lieu du Tarn-et-Garonne, et l'intrigue étant relativement minimale, il est important de signaler aux amoureux de cette ville qu'Albert Delpit fait souvent des pauses dans sa narration pour décrire avec précision le Montauban de 1878-1879, qu'il semble avoir bien connu, décrivant les rues, les places, les jardins, dont certains n'existent plus de nos jours. Sans être non plus documenté avec précision, « Le Fils de Coralie » est néanmoins un témoignage intéressant sur Montauban, d'autant plus que la ville ne comptant à l'époque que 25 000 habitants (contre 62 000 aujourd'hui), elle nous est décrite comme une petite ville encore très rurale, environnée d'une campagne et d'une nature luxuriantes, qui cueillent le promeneur à la sortie immédiate de la ville.

Nous découvrons la famille d'un grand bourgeois de la capitale, M. Godefroy, dont les commerces sont florissants, et qui, un peu désoeuvré, s'est mis en tête de créer un musée à partir de bouts de bois et de ferrailles rouillées, dénichées en creusant le sol autour de Montauban, et qu'il se plait à croire datant de l'Antiquité ou de la préhistoire. Comme M. Godefroy ne s'y connaît pas plus en archéologie qu'en Histoire, chacun autour de lui feint d'être dupe de ses trouvailles, tout en se disant que si tous ces déchets ont seulement un demi-siècle, ce serait déjà beau.

M. Godefroy est veuf, et il est aussi le père de la jeune Edith, 17 ans, l'un des plus jolies et des plus adorables filles de la ville, auprès de laquelle nombre de jeunes gens multiplient les demandes en mariage. Mais comme la jeune fille est tout à fait consciente de son succès, elle se dit fort sagement que rien ne presse, au grand désespoir de son père qui préfèrerait la marier au meilleur parti qui soit.

M. Godefroy a bien des qualités "managériales", comme on dit de nos jours, mais pas au point d'être à même d'éduquer une jeune fille. Ce soin est donc confié à l'autre résidente de sa maison, Césarine Godefroy, sa soeur cadette, à peu près aussi farfelue que son frère, et totalement sous l'influence de romans d'amour sirupeux des années 1830, qu'elle met de force entre les mains d'Edith pour faire son éducation amoureuse. Heureusement, Edith, décidément très pondérée pour son âge, sait, bien mieux que sa tante, faire la part du romantisme et du ridicule dans ces lectures désuètes.

La famille Godefroy se revendique monarchiste, et organise, plusieurs fois par semaine, des soirées, dans sa magnifique propriété, où sont conviés tous les montalbanais de même sensibilité. On en retiendra particulièrement deux, Claude Monsorreau, artiste raté se prenant pour un génie incompris, qui sera le fil rouge comique et prétentieux du roman, et Bruniquel, un bourgeois quinquagénaire parisien, vieux noceur et vieux célibataire, installé à Montauban depuis plusieurs années. Bruniquel caresse l'idée d'épouser Edith, partant de l'idée que sa fortune et sa situation enviable compenseront son âge et sa rotondité grasse auprès de la jeune fille.

Malheureusement pour lui (et heureusement pour Edith), il devra renoncer à ce projet. Edith est enfin tombée amoureuse d'un bel officier militaire à peine plus âgé qu'elle, qui est en manoeuvres à Montauban. Il n'est encore que sous-lieutenant d'artillerie, mais il entend bien finir au moins colonel. Edith a rencontré Daniel Dubois chez une amie commune, et ça a été le coup de foudre immédiat.

Dans un premier temps, les Godefroy sont modérément enthousiastes. Certes, c'est un beau garçon, charmant, sérieux, bien éduqué, mais s'il sera un jour colonel, pour l'instant, il n'est que sous-lieutenant, et sa solde n'est pas faramineuse pour faire vivre un ménage. Edith n'en a que faire, elle est amoureuse, et s'il fallait vivre dans une cabane de pêcheur avec son Roméo, elle préfèrerait ça à vivre dans un palais avec un autre. Césarine, qui reconnaît bien là, et avec plaisir, l'attitude des héroïnes de ses romans préférés, donne volontiers son aval pour ce mariage. M. Godefroy, pour qui le mariage est une entreprise comme une autre, n'est pas encore convaincu.

Heureusement, Daniel a une tante dans son Auvergne natale, Mme Dubois, qui l'a élevé depuis la mort de ses parents, et qui garde pour sa majorité la fortune colossale qu'il a hérité d'eux. Mme Dubois habite une luxueuse propriété dans un petit village du Cantal. Avertie par courrier des fiançailles de son fils, Mme Dubois prend le premier train pour Montauban pour rencontrer sa nouvelle belle-famille.

Dans sa barbe, Bruniquel enrage. Non seulement son rival est jeune et beau, mais en plus, il est riche.

Quelques jours plus tard, Mme Dubois débarque chez les Godefroy. C'est une fringante quadragénaire, quelque peu crispée peut-être, mais aux excellentes manières. Tout le monde est rapidement séduit par cette femme étonnamment mondaine et conviviale, de la part de quelqu'un qui débarque d'un petit village du Cantal.

Seul Bruniquel reste saisi par l'apparition de cette femme, parce qu'il la reconnaît. Cette femme, c'est Coralie. Une ancienne amante rencontrée à Paris il y a plus de vingt ans. C'était alors une courtisane fort connue dans la capitale, qui ne fréquentait que les noceurs les plus riches. Bruniquel était l'un d'entre eux. Il avait vécu avec elle une passion dévorante, à laquelle elle avait mis fin car elle ne l'aimait pas. Il l'avait poursuivi durant des semaines, jusqu'à ce qu'elle disparaisse de Paris. Bruniquel avait mis des mois à s'en remettre...

Il ne savait pas alors grand chose sur sa vie, mais il est certain d'une chose : elle était orpheline et fille unique. Par conséquent, elle ne peut pas être la tante de Daniel Dubois.

Coralie reconnaît également Bruniquel, et lui donne un rendez-vous secret le jour suivant pour s'expliquer avec lui. Elle commence par lui raconter son histoire : originaire de Thiers, dans le Puy-de-Dôme, elle était la fille d'un négociant qui se retrouva ruiné et mis fin à ses jours. Sa mère, inconsolable, l'amena à Paris, avec l'illusion d'y trouver plus facilement un emploi. Deux mois, plus tard, elle était morte elle aussi.

Coralie s'est retrouvé seule à Paris, âgée d'à peine quinze ans, sans argent, sans domicile. Il n'y avait qu'un seule façon de s'en sortir : la prostitution. Elle était jolie, elle s'est révélée douée et, comme toutes les personnes ayant connu la misère la plus noire, elle n'a eu de cesse d'amasser, grâce à ses charmes, une fortune considérable, qui lui permit de s'acheter un appartement à Paris et même une maison de campagne. La seule chose qu'elle ne pouvait s'acheter, c'est une nouvelle vie.

La passion dévorante de Bruniquel l'incita pourtant à retourner dans son Auvergne natale, après avoir amassé une jolie fortune en revendant tous ses biens, ses bijoux, et tous les cadeaux que ses clients lui avaient offerts. Malgré tout, il lui était difficile d'envisager une autre profession que celle qu'elle avait toujours exercé. Elle recommença donc à se prostituer, cette fois à des riches auvergnats, mais un jour, elle tomba enceinte. De qui ? Impossible à dire, mais elle comprit que la naissance de cet enfant était le seul moyen de donner un nouveau sens à sa vie.

Elle accoucha discrètement chez une sage femme, acheta une maison dans un petit village où nul ne la connaissait, et éleva l'enfant en lui faisant croire qu'elle était sa tante. Elle fit établir un faux certificat de naissance à son nom, et passa désormais pour une riche mère célibataire qui élevait l'enfant de sa soeur défunte.

Bruniquel est confondu par cette confession. Il est également tiraillé par l'envie de tout raconter à son vieil ami Godefroy, et par sa conscience aigue que s'il faisait ça, ce serait moins par amitié envers lui que par jalousie envers Daniel ou par rancune envers Coralie. Qui plus est, il briserait ainsi la vie de deux personnes, plus le coeur d'Edith, qui ne lui pardonnerait pas d'être l'instrument de son malheur.

Enfin, malgré sa brillante carrière militaire et son éducation impeccable, malgré la fortune - honteuse ! - dont il héritera, Daniel serait aux yeux de la société, si la vérité est connue, considéré comme un "enfant naturel", c'est-à-dire un paria.

Quelques lignes sur cette expression, aujourd'hui totalement périmée, d'enfant "naturel". Le terme peut paraître charmant, mais c'était, sous l'Ancien Régime, le pire déclassement qui se puisse imaginer : on désignait par "enfant naturel" un enfant né de père inconnu, ou non reconnu par son père. Dans tous les cas, c'était un enfant de la honte, né d'un adultère inavouable ou des amours multiples d'une catin. Dans une société aristocratique qui ne jurait que par la loi du sang et de la généalogie, cela revenait à être fils de personne. C'était même pire qu'être orphelin, car un orphelin pouvait toujours être adopté, déclaré, rebaptisé. Un "enfant naturel" ne pouvait officiellement être confié à personne : il fallait cacher son existence, ou le déclarer sous une fausse identité.

Même si elle perdit progressivement de son usage à partir de la IIIème République, l'exclusion des "enfants naturels" continua à se pratiquer à tous les niveaux de la société jusqu'au milieu du XXème siècle. La seule solution, pour une jeune femme ayant eu un "enfant naturel", était de se faire épouser par un vieux barbon ou un brave garçon qui déclarerait l'enfant à son nom. Mais dans le cas de Daniel Dubois, élevé seul et égoïstement par sa mère qui se faisait passer pour sa tante, cette possibilité était exclue. Prisonnier de la fausse identité donnée à sa naissance, il ne pouvait pas s'élever dans la société. C'est d'ailleurs cette injustice-là qu'Albert Delpit cherche à dénoncer dans ce roman.

Face à toutes ces mornes perspectives pour Coralie et son fils, Bruniquel accepte de taire tout ce qu'il vient d'apprendre, mais il se retrouve à son tour dans une position délicate, car il est dépositaire d'un secret qu'il serait à la fois cruel de révéler et immoral de dissimuler aux Godefroy, dont il est un ami proche. Que faire ?

Sachant que Daniel ignore tout de sa situation, Bruniquel décide alors de demander conseil au principal intéressé. Alors qu'il le croise dans la rue tenant Edith par la main, il lui pose le problème comme concernant un jeune homme de ses amis, supposé être militaire lui aussi. Comme Daniel, cet ami se préparerait à épouser une jeune femme de la bonne société, mais il vient d'apprendre qu'il est un "enfant naturel". Doit-il renoncer à son mariage, et tout révéler, ou doit-il mentir à son épouse et à sa belle-famille, et garder ce secret pour lui ?

Daniel, élevé par sa tante selon les idées monarchistes, répond avec colère que non, il doit assumer son état et renoncer au mariage. Bruniquel en prend bonne note. Il n'a pas l'intention de parler aux Godefroy, mais il sait que s'il est amené à le faire, Daniel ne pourra pas fondamentalement le lui reprocher.

Et Bruniquel a raison de penser que le vernis va bientôt craquer, car la date du mariage d'Edith et Daniel approche, et les parents se doivent parler argent. Les Godefroy apportent une dot, Mme Dubois doit transmettre la fortune laissée par sa soeur à son fils qui, une fois marié, se retrouvera automatiquement émancipé (la majorité en 1879 était encore à 21 ans), et sera donc en mesure de toucher son héritage.

Sauf que la pauvre Coralie ne s'est jamais renseignée sur les conditions légales de cette transmission. Quand le notaire lui demande de présenter les fiches d'état civil des parents de Daniel, elle lui explique qu'ils ont péri dans un incendie, et que tous leurs papiers ont brûlé. Evidemment, assure le notaire, mais leurs villes de naissances possèdent leurs fiches d'état civil, il suffit juste de leur en demander des duplicatas. Sinon, il faut fournir au moins les fiches d'état civil des parents de sa défunte soeur (et d'elle-même), ainsi que de son défunt beau-frère.

Coralie se décompose brusquement, sous les regards soupçonneux des Godefroy et du notaire. Comment fournir la fiche d'état civil d'un inconnu et d'une soeur imaginaire ? Même si elle avouait être la mère de Daniel, elle ne pourrait jamais fournir la fiche d'état civil du père présumé, puisqu'elle ignore son identité. Tout est fichu. En larmes, elle révèle alors la vérité aux Godefroy qui, scandalisés, annulent le mariage. Une autre épreuve attend Coralie : rentrée chez son fils, chez qui elle loge, elle se résigne à lui avouer enfin la terrible vérité. Tétanisé, le jeune homme songe presque à se suicider, mais se ravise. Avant d'aller faire ses excuses aux Godefroy, il démissionne de l'armée, et décide de devenir ouvrier, puisque il ne peut rien faire d'autre. Coralie, affligée, se retire dans un couvent pour expier.

Ce sera finalement Edith elle-même qui sauvera son mariage. Face aux insultes dont on abreuve le jeune homme lorsqu'il vient faire ses excuses, elle déclare bien fort qu'elle est la maîtresse de Daniel depuis déjà plusieurs mois. Elle n'est donc plus vierge, ce qui dans le milieu où elle évolue, lui enlève beaucoup de sa valeur. Daniel a beau jurer que c'est faux, le doute est déjà installé dans tous ces coeurs à la fois élitistes et moisis, et les règles de la bienséance royale dictent que l'homme qui a déshonoré une jeune pucelle doit l'épouser en guise de réparation. Edith n'en demande pas plus.

Ce final quelque peu rocambolesque peut aujourd'hui faire sourire, mais Albert Delpit avait à coeur de montrer ce qui nous paraît évident aujourd'hui, mais qui ne l'était pas de son temps : toutes ces rigidités morales, ces règles de fer, ne sont que des conventions abstraites qu'il est facile de faire voler en éclats. Et cette scène est magnifiée par la dernière phrase d'Edith, qui quitte les bras de son fiancé pour se diriger vers le sofa où son père ronge sa rancoeur et son humiliation publique, et s'agenouillant devant lui, lui dit doucement cette phrase sublime :

- Pardonne-moi ce que j'ai fait, mais il n'avait plus que moi au monde...


« Le Fils de Coralie » est un roman que l'on serait aisément en mesure de trouver périmé sur à peu près tous les plans, mais d'une part, il y a toujours quelque chose de touchant à relire les arguments d'un auteur qui défend une cause gagnée depuis longtemps. Cela nous rappelle que certaines choses qui nous semblent évidentes ne l'ont pas toujours été, et de quelle manière brillante, raisonnée, lucide, on a su les imposer.

Ensuite, Albert Delpit fait un numéro d'équilibriste exceptionnel en étant un écrivain conservateur s'adressant à un lectorat conservateur pour le convaincre d'adhérer à des idées modernes. Comme il le dit à quelques reprises, la noblesse "boude" la France, depuis la Révolution. Elle se replie sur elle-même, et tient tellement à conserver une pureté de race qu'elle répugne à reconnaître les mérites et la vertu d'une personne si celle-ci n'est pas de haute lignée. Au contraire, dans son récit, qui s'en tient prudemment à une famille bourgeoise, la personne la plus digne de la notion même d'aristocratie, c'est la jeune Edith, qui n'est pourtant pas de sang noble, mais qui l'est de coeur et d'âme, au point de préférer ternir son image plutôt que d'assister au lynchage de son amoureux par des gens du même sang qu'elle, et qui n'ont rien d'autre à lui reprocher qu'une naissance qu'il n'a pas choisie, voulue par une mère qui a projeté sur lui ses rêves secrets et naïfs de réussite sociale.

Albert Delpit affirme avec bon sens que ce qui fait la grandeur d'un homme - ou d'une femme -, et ce qui l'amène à adhérer à des valeurs d'élite, ce n'est pas ce qui précède la naissance, mais ce qui la suit. Si « Le Fils de Coralie » est un mélodrame tourmenté mais positif, que l'on appréciera en tat que tel, c'est aussi un roman qui invite à l'excellence en toutes choses, notamment en ce qui concerne le rôle symbolique d'une aristocratie d'excellence au sein d'une République où les hommes sont égaux en droits, mais pas en valeurs.

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