PAUL FÉVAL FILS & MAXIMILIEN LASSEZ - « Le Chevalier Mystère » ["D'Artagnan Contre Cyrano De Bergerac", Tome 1] (1925)
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Paul Féval Fils fut un écrivain besogneux et mal aimé, écrasé par l'ombre de son père, Paul Féval, le célèbre auteur du roman de cape et d'épée, « Le Bossu ». Il vécut adolescent un évènement qui impacta fortement, qui traumatisa même, la vie de l'écrivain.
Richissime confrère et rival d'Alexandre Dumas, Paul Féval Père avait placé ses économies dans des fonds turcs, un investissement très populaire sous la IIIème République, surtout chez les monarchistes ou les bonapartistes qui ne croyaient pas à la durabilité de ce nouveau régime. Le crash économique de l'Empire Ottoman en 1875 ruina totalement la famille Féval. Paul Féval Père en fut durement affecté, et sombra dans une crise de mortification mystique, persuadé que ce désastre était une punition divine, et abîma sa raison dans une réécriture titanesque et harassante de son oeuvre, en la corrigeant pour la conformer à la morale chrétienne, tout en publiant en parallèle des nouveaux romans mystiques à peu près illisibles.
Tout d'abord, ce drame familial n'incita pas Paul Féval Fils à se lancer lui aussi en littérature. La nécessité de gagner sa vie, et probablement aussi, une vocation personnelle, le poussèrent à s'engager dans la marine, mais il y renonça au bout de quelques années, car son père entrait dans une déchéance physique et mentale qui nécessitait des soins que la famille ne pouvait plus s'offrir. Le fils aida donc le père à achever son oeuvre démente et y trouva, bon gré mal gré, une initiation à la littérature populaire.
Lorsque Paul Féval Père mourut en 1887, dans un état d'abrutissement et d'hébétude qui sans doute furent pénibles à voir pour son fils, la situation financière de la famille Féval s'était considérablement améliorée. La réédition maladive de ses oeuvres avait ramené Paul Féval Père sur le devant de l'actualité littéraire. Les anciennes versions de ses romans étant vouées à disparaître, les collectionneurs et les bibliophiles les remirent au goût du jour en les recherchant avec avidité.
Il y avait là un filon à creuser, et Paul Féval Fils en était bien conscient. Aussi, devenu écrivain par obligation, et n'ayant rien à raconter personnellement, Paul Féval Fils devint le continuateur des oeuvres de son père, en reprenant les personnages des deux plus célèbres romans de son père, « Le Bossu » (1857) et « Les Mystères de Londres » (1844).
Cette démarche fut diversement appréciée par les amateurs de Paul Féval Père, qui la considéraient honteuse, oubliant peut-être que « Les Mystères de Londres » était un plagiat à peine voilé des « Mystères de Paris » d'Eugène Sue, publié un an plus tôt.
Cependant, Paul Féval Fils sut séduire un nouveau public, plus jeune, plus moderne, à qui il fit découvrir les créations de son père sous une forme plus simple et plus accessible.
Car Paul Féval Fils fut abondamment méprisé durant toute sa carrière, laquelle s'étala sur quatre décennies, jusqu'à sa mort en 1933. On lui a beaucoup reproché de ne pas avoir le talent de son père, ce qui était probablement vrai, car Paul Féval Père était un véritable auteur de romans historiques, alors que son fils était juste un feuilletoniste habile, et un auteur efficace de romans d'aventures. Mais il serait injuste de ne pas reconnaître son véritable talent : celui d'un excellent artisan du roman populaire, sans autre prétention que de distraire, qui s'adressait majoritairement à un public adolescent, s'était spécialisé dans le roman de cape et d'épée, mais s'aventura aussi dans le fantastique et la science-fiction.
Paul Féval Fils fut aussi prolifique que son père, mais ne connut jamais la même estime, bien que son oeuvre représente une charnière importante entre deux époques du roman d'aventures, dont il sut adapter les thèmes classiques sous une forme résolument moderne, centrée sur l'action et sur un rythme soutenu.
Outre les romans s'inspirant de l'oeuvre de son père, Paul Féval Fils signa aussi des "suites" des romans d'Alexandre Dumas, ce qui acheva de froisser les puristes. De leur vivant, Alexandre Dumas et Paul Féval étaient considérés comme des grands rivaux du roman historique populaire. Le fils de Paul Féval écrivant des suites des « Trois Mousquetaires », cela choqua sur le moment. L'auteur ne semble jamais s'être formalisé des critiques portées contre lui. Ses livres se vendaient bien, il vivait de sa plume, il n'en demandait guère plus.
C'est vers la fin de sa vie qu'il signa une oeuvre majeure, et fort originale, qui reste encore très appréciée, « D'Artagnan contre Cyrano de Bergerac » (1925), rédigé, comme il le faisait souvent, en collaboration avec un consultant historique, ici nommé Maximilien Lassez. Paul Féval Fils n'avait pas la passion dévorante qu'avait son père pour l'Histoire, il ne s'en cachait pas, mais ne voulait pas écrire de sottises, aussi beaucoup de ses romans ont été co-écrits avec un historien chargé de corriger les inexactitudes et les anachronismes, ainsi que d'insérer dans le récit quelques descriptions documentaires visant à immerger le lecteur dans l'époque restituée.
« D'Artagnan contre Cyrano de Bergerac » est une série de quatre romans, ou plus exactement un roman de 1200 pages découpé arbitrairement en quatre tomes de 300 pages, publiés simultanément aux édition Baudinière en 1925, et réédités chez un autre éditeur dans les années 30. Cette oeuvre est l'un des derniers grands succès d'un genre littéraire pourtant déjà considéré comme suranné u moment de sa parution, le roman de cape et d'épée, qui connaîtra une faveur nouvelle dans son incarnation au cinéma, dans les années 50 et 60.
Évidemment, le titre de ce roman fait sourire quand on le découvre pour la première fois. Cependant, l'idée est moins saugrenue qu'elle n'y paraît. D'Artagnan et Cyrano de Bergerac ont plusieurs points communs : le fait d'être tous deux gascons, et le fait d'être des personnages de fiction inspirés de personnages réels, ayant vécu tous deux au milieu du XVIIème siècle.
D'Artagnan s'appelait en réalité Charles de Batz de Castelmore, et fut un véritable mousquetaire royal. Le nom D'Artagnan vient d'un titre nobiliaire apparemment imaginaire que l'homme se donnait vers la fin de sa vie : "comte d'Artagnan". Dumas fait de ce nom celui de son héros dans « Les Trois Mousquetaires ». La vie du vrai D'Artagnan est peu connue, sinon par une biographie douteuse signée en 1700 par Gatien de Courtilz de Sandras, un polygraphe parisien, auteur de plusieurs autres biographies romancées et peu fiables.
Pour Cyrano, les choses sont plus complexes : le personnage imaginé par Edmond Rostand n'a presque aucun rapport avec l'homme dont il s'est inspiré, et qui s'appelait Savinien de Cyrano. C'était un écrivain mondain parisien, qui n'avait jamais mis un pied à Bergerac. C'est en fait son père, Abel Cyrano, qui avait acheté un terrain dans la vallée de Chevreuse, qui avait appartenu à un certain Monsieur de Bergerat, et portait le nom de ce premier propriétaire. Par la suite, soit par erreur, soit intentionnellement, Abel Cyrano donna à son terrain le nom de Bergerac, et se fit appeler Abel de Cyrano-Bergerac. Son fils reprit ce nom et se fit donc connaître comme écrivain comique et fantasque sous le nom de Savinien de Cyrano-Bergerac. Avec le temps, le prénom fut oublié et les chroniqueurs écrivirent son nom Cyrano de Bergerac. Mais il est cependant certain que ni Savinien ni son père n'ont jamais mis un pied à Bergerac.
Tout le reste fut inventé en 1897 par Edmond Rostand pour sa célèbre pièce de théâtre. L'idée du nez proéminent est vraisemblablement inspiré de la seule gravure qu'il existe de Savinien de Cyrano-Bergerac, gravée à partir d'un tableau disparu par Antoine-Léonor Houdin, et qui montre un homme brun au nez assez fort. Il est à noter cependant qu'Edmond Rostand ne fut pas le premier écrivain à exhumer Cyrano de Bergerac. Un librettiste d'opérette, Louis Gallet, avait signé en 1876 un roman de cape et d'épée, « Les Aventures de Cyrano de Bergerac : Le Capitaine Satan », mais le héros est encore nanti d'un nez parfaitement ordinaire.
Je donne tous ces détails à titre informatif, car non seulement Paul Féval Fils se fiche totalement des personnages historiques originaux, mais il se préoccupe à peine davantage des modèles littéraires dont il s'inspire : ce sont bien les mêmes personnages et les mêmes noms, mais leurs caractères et leurs personnalités sont totalement différents des personnages de Dumas et de Rostand : en fait, cela n'aura pas changé grand chose à ce roman de leur donner d'autres noms, et d'en faire des personnages totalement nouveaux.
Après une longue préface tentant (vainement) de faire croire au lecteur que ce roman est basé sur un récit abrégé retrouvé dans les archives d'un descendant du valet du mousquetaire Athos, « Le Chevalier Mystère » démarre exactement comme « Les Trois Mousquetaires » : par un jeune chevalier de 18 ans, monté à Paris avec un courrier destiné au Comte de Trinville. Mais ce n'est pas d'Artagnan et ce n'est plus l'année 1625, mais l'année 1641, soit sept ans avant les évènements qui seront relatés dans « Vingt Ans Après », la suite des « Trois Mousquetaires ».
Le jeune homme qui débarque à Paris se nomme Tancrède. Il n'a pas de nom de famille, et il n'a sur lui qu'une petite malle noire qui contient la vérité jalousement gardée du secret de sa naissance. Son tuteur ayant péri sur le champ de bataille, le curé de sa paroisse lui a remis la fameuse malle, ainsi qu'un courrier destiné au comte de Trinville, qui comprendra ainsi le motif de cette visite, et veillera à l'avenir de l'orphelin.
Descendant dans un hôtel, Tancrède y laisse sa malle noire, et va demander audience au comte de Trinville qui blêmit en lisant le courrier, et lui donne un rendez-vous le soir afin de le présenter à Sa Majesté Anne d'Autriche, la Reine de France elle-même.
Tout ébaubi de se voir accorder une telle importance, Tancrède ne rentre pas tout de suite à l'hôtel et traîne dans ce Paris inconnu qu'il découvre. Il va faire en quelques heures deux rencontres capitales pour son avenir.
La première est une adorable jeune fille blonde qu'il sauve à deux reprises d'un accident de "circulation", et dont il apprendra plus tard qu'elle se nomme Mlle de Cernay, que c'est une servante de la Reine, et qu'elle sait pertinemment qui est Tancrède, et ne l'a pas totalement rencontré par hasard. Puis, en passant par le Pont-Neuf, il assiste à une avanie subie par un gentilhomme gascon, de la part d'un montreur de singe qui se moque de son nez, devant une foule habituée aux méchancetés du sagouin. D'un revers d'épée, le gentilhomme expédie le singe au fond de la Seine et assomme son maître, provoquant la fureur de la foule qui marche sur lui.
Le chevalier Tancrède, gentilhomme lui-même et reconnaissant d'instinct un autre gentilhomme, sait où est son devoir : protéger coûte que coûte un aristocrate contre la racaille populacière !
Tancrède est une fine lame et le gascon se défend très bien lui aussi. Les deux hommes veillent à ne pas tuer leurs agresseurs, mais les blessent aux bras et aux jambes, où les assomment du plat de l'épée. Néanmoins, leurs adversaires sont trop nombreux, et ils doivent battre en retraite. Une fois les gueux semés, les deux hommes se serrent la main, et se déclarent amis pour la vie. Le gascon se nomme Cyrano de Bergerac, et en dépit des apparences, c'est un poète, monté de sa Dordogne natale pour trouver un éditeur.
Les deux hommes sympathisent, mais Tancrède, restant discret sur sa présence à Paris, quitte son compagnon pour retourner à l'hôtel et se préparer au rendez-vous. Il découvre sa porte forcée, et constate que sa malle noire a été volée. C'est une catastrophe car seule cette malle est la preuve de son identité réelle. Il ne peut pas désormais se présenter au comte de Trinville, et décide de retourner demander conseil à Cyrano. Celui-ci l'invite à "La Pomme de Pin", une brasserie louche située non loin de Notre-Dame, tenue par un gros homme obèse mais d'une rare intelligence, qui est informé de tous les ragots de Paris. Celui-ci finit par apprendre que le vol de la malle noire a été commandité par Richelieu et Mazarin, mais sur la base d'un malentendu : juste avant que Tancrède ne loue sa chambre, elle était occupée par un certain Monsieur Bernard, un homme bizarre et secret qui possèderait un document compromettant concernant la Reine Anne d'Autriche, dont Richelieu est secrètement amoureux, d'une passion qui n'est pas réciproque. Il espère que le contenu de cette malle noire lui permettra de faire chanter la Reine, et de l'obliger à lui céder. Chacun de leur côté, Tancrède et Cyrano, puis Richelieu et Mazarin, cherchent à retrouver ce mystérieux Monsieur Bernard. Les deux cardinaux, s'étonnant de ces deux chevaliers inconnus qui tournent autour d'eux, décident de mettre sur l'affaire leur homme de main, une brute bornée qui n'est autre que D'Artagnan, désormais au service de Richelieu. Ce dernier comprend vite que la malle volée, que nul ne parvient à forcer, appartient en fait au jeune Tancrède. Il décide de faire enlever celui-ci, et se préoccupe médiocrement de son compagnon gascon. Grave erreur ! Il ne tardera pas à se rendre compte que cet adversaire-là est autrement plus redoutable...
« Le Chevalier Mystère » oscille subtilement entre un récit de cape et d'épée dans un esprit proche d'Alexandre Dumas, et un pastiche souvent ironique qui lorgne ouvertement vers le second degré. S'ajoute à cela une influence très nette des romans de Michel Zévaco, dont Paul Féval Fils emprunte les intrigues tortueuses, proches du roman d'espionnage, et les scènes visuelles baroques, qui voisinent parfois avec le fantastique et le surnaturel.
En copiste distingué et expérimenté, Paul Féval Fils sait tisser un patchwork parfaitement cohérent entre ces éléments grapillés chez un auteur ou chez un autre, tout en redéfinissant complètement ses personnages : D'Artagnan est une brute à demi-psychopathe qui rechigne quand on l'envoie en mission avec ordre de ne tuer personne, Cyrano est un poète sacrément hédoniste, qui aime se saouler et lutiner des filles d'auberge sans la moindre préoccupation romantique ou poétique, Richelieu est un homme amoureux et désespéré, et Mazarin parle avec un accent italien à couper au couteau.
Tout le mérite de l'auteur est de se tenir en équilibre parfait entre le sérieux et le burlesque, même si on perd parfois le fil de toutes ces intrigues qui s'entrecroisent et ne se complexifient, que pour tirer à la ligne en allongeant le plus possible un récit dont le sujet de base n'a pas de quoi être exploité pendant 1200 pages. Toutefois, peut-on en faire le reproche à Paul Féval Fils, alors que son modèle, Alexandre Dumas, ne se privait pas de recourir aux mêmes grosses ficelles ?
Pour peu qu'on se laisse prendre au jeu de cette demi-parodie qui sait passionner autant qu'elle parvient à amuser, on passera un moment agréable à lire cette tétralogie, un peu prévisible certes - il n'est pas difficile de deviner le secret de Tancrède « Le Chevalier Mystère » -, mais dont on sent qu'elle a été écrite par un auteur qui avait le sourire aux lèvres en travaillant.





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