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JOSEPH MÉRY - « La Floride » (1846)

il y a 34 minutes
17 min de lecture

« Le Lion Amoureux » (1836) par Camille Roqueplan Joseph Méry fut une des plumes les plus raffinées et les plus élégantes du XIXème siècle, même si la postérité fut cruelle pour les auteurs qui eurent la mauvaise idée de mourir avant 1870, et l'avènement de la IIIème République. La plupart furent hâtivement brocardés comme "écrivains de l'Ancien Régime", surtout quand ils eurent des engagement politiques non-républicains durant leur carrière.

Ce fut le cas de Joseph Méry, bien que sa particularité est d'avoir signé une œuvre totalement apolitique, qui ne reflète nullement ses engagements personnels, lesquels sont étroitement liés à son époque.

Né en 1797 à Marseille, Joseph Méry grandit avec le souvenir de la Terreur, et vécut en 1815 ce que l'on appela "La Terreur Blanche", faisant suite à l'évasion de Napoléon Bonaparte de l'île d'Elbe où il était prisonnier et à son débarquement en métropole à Golfe-Juan, petite ville de la Côte d'Azur, dans l'optique de reprendre le pouvoir à Louis XVIII.

Son coup d'état n'aboutira pas, mais son éventualité rouvre des conflits idéologiques encore vivaces, de Toulouse à Marseille, où les partisans commettent de véritables massacres contre des sympathisants bonapartistes qui, simplement, saluaient le retour de l'Empereur. Il y eut plusieurs centaines de morts, uniquement dans le camp bonapartiste.

Encore lycéen, et quoique issu d'une famille royaliste, Joseph Méry fut traumatisé par ces crimes barbares, et devint ce que l'on appelle un "bonapartiste libéral", un mouvement politique moins tourné vers la nostalgie de Napoléon Ier que vers la redéfinition de l'Empire sous une forme plus moderne et moins belliqueuse, que Napoléon III mettra en chantier à partir de 1852. Mais il faut préciser que Joseph Méry fut un "bonapartiste d'opposition" sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, et cessa toute activité politique sous le Second Empire, avant de décéder, à 69 ans, d'un cancer foudroyant du larynx, probablement dû à un excès de tabagisme.

En effet, journaliste politique hostile à la Monarchie, Joseph Méry fut assez souvent persécuté, frappé d'amendes, tandis que certains des journaux qui l'employaient fermés d'office par ordre royal. Menacé personnellement à plusieurs reprises, il s'exila en Italie et à Londres, et prit le goût des voyages. Pour pallier à ses difficultés financières, il décida d'être aussi écrivain dans un esprit de divertissement littéraire, et connût un premier succès avec les récits de son premier séjour en Italie, « Scènes de la Vie Italienne » (1837). Par la suite, il devint un romancier à succès très prolifique, signant en trente ans plus de 70 romans et recueils de nouvelles, dont aucun n'a été réédité après sa mort.

De cette abondante œuvre, à la fois toujours originale, merveilleusement écrite, produite par un esprit constant et linéaire, il ne semble pas s'être dégagé un roman plus important que les autres, ce qui n'a pas aidé l'auteur à entrer dans la postérité.

Le secret de cette productivité reposait en fait sur un incroyable talent d'improvisation, qui, aux dires de ceux qui l'ont connu, était aussi perceptible à l'oral. Les romans de Joseph Méry reposent généralement sur une structure solide mais simple : un mélodrame tournant souvent sur la rivalité de deux hommes se disputant l'amour d'une femme, laquelle leur préfère au final un troisième larron. L'inconstance féminine, et par extension celle de toute histoire d'amour, est le moteur de la narration de Joseph Méry, qui, il faut néanmoins le souligner, était lui-même un homme à l'esprit diablement féminin, qui parle avec justesse et dévotion de la femme, non parce qu'il la connait, mais parce qu'il pense comme elle, qu'il a lui aussi à la fois le goût de l'arbitraire, la nécessité de soigner son apparence, et l'envie de séduire, de charmer, juste par fierté personnelle. La femme, à ses yeux, est une Déesse, parce que tout comme un Dieu, elle sont secrètes, hypocrites et splendidement égoïstes. Les hommes, face à ses héroïnes, ont toujours quelque chose d'enfantin, d'irréfléchi, et leurs ardeurs romantiques sont toujours un peu ridicules.

On comprend comment cette vision idéalisée de la femme a pu, non seulement, séduire bien des lectrices, mais générait des situations tantôt drôles, tantôt tourmentées, qui suffisent amplement à noircir des pages et des pages, sans que jamais le lecteur ou la lectrice ne se lasse de situations toujours renouvelées, puisque ce que femme veut, l'auteur le veut aussi, et cela ouvre toutes les possibilités.

Ce qui intéresse Joseph Méry, c'est l'amour fou, l'exaltation, les crises d'espoir ou de désespoir, les projets d'avenir délirants, les envies de suicide face à l'échec, bref, l'ivresse des sentiments, et tout ce qu'elle nous inspire comme extases, comme douleurs, ou comme situations grotesques.

Joseph Méry n'avait donc pas besoin de grand chose pour faire un bon livre, ce qui explique qu'il en ait sorti deux ou trois par an : une intrigue amoureuse contrariée et un peu complexe, tournant autour d'une ou deux héroïnes sublimes et juste assez indifférentes pour que ceux qui la courtisent se sentent sous tension, ressentant la nécessité d'agir sans savoir quoi faire exactement, et qui, surtout, ont besoin d'en parler, avec un ami qui généralement n'abonde pas dans leur sens, mais a des arguments troublants, et devient parfois un rival, tantôt ennemi, tantôt ami, tantôt frère de misère, quand la femme les a semblablement repoussés l'un et l'autre.

Sur le plan littéraire, la recette est parfaite, car non seulement elle est déclinable à l'infini, mais Joseph Méry, fait rare en son temps, avait souvent le goût des ambiances exotiques et des pays lointains, ce qui donnait un décor très novateur à un vaudeville qui aurait semblé plus commun dans la bourgeoisie parisienne.

Au centre de l'œuvre de Joseph Méry, il y a une trilogie informelle de mélodrames exotiques, rédigés en trois années : « Héva » (1844), « La Floride » (1846) et « La Guerre du Nizam » (1847). Ces romans ne se suivent pas, et peuvent se lire séparément. Leur seul point commun est d'avoir le même personnage principal, Sir Edward Klerps, un aristocrate anglais d'une trentaine d'années, dandy, érudit et hédoniste, qui parcourt le monde à la fois pour fuir le mariage, et pour vivre des aventures amoureuses imprévues et sans avenir. Le premier et le troisième roman se déroulent dans l'Inde coloniale.

Le deuxième tome, « La Floride » ne se passe pas en Floride, mais en Afrique du Sud, dans une contrée sauvage où de riches colons américains, venus de Floride, ont construit une grande propriété, servant également d'exploitation apicole, au milieu de la savane, qu'ils ont appelée "La Floride".

Le roman débute de façon abrupte sur un radeau qui dérive au milieu de l'Océan, et sur lequel survivent, depuis plusieurs semaines, trois naufragés épuisés. On sait qu'ils voyageaient sur le navire hollandais "Malabar", parti de l'Inde vers l'Europe, où ils ont sympathisé pendant la traversée. Puis le bateau a fait brutalement naufrage. Un homme a sauvé de justesse une jeune fille qui était en train de passer par-dessus bord. Un jeune homme est venu lui prêter main forte. Le bateau s'est disloqué sous eux, et ils se sont raccrochés à une partie du bastingage en bois qui est devenu leur radeau. Tous les autres passagers, ainsi que l'équipage, ont coulé avec leur navire. Ces trois naufragés sont les seuls survivants, néanmoins en sursis, car ils dérivent au hasard.

Le premier d'entre eux, celui qui a sauvé la jeune fille, est donc Sir Edward Klerps, jeune dandy anglais de 37 ans, un peu contrarié par ce naufrage, mais qui garde le flegme et la bonne humeur de l'homme parti en quête d'aventure, et qui ne peut pas se plaindre de ne pas l'avoir trouvée.

Ses compagnons, bien plus jeunes, vivent au contraire tragiquement leur situation.

Le jeune homme venu prêter main forte à Sir Edward est un français : il se nomme Lorédan de Gessin. C'est le fils d'un industriel français ruiné par des associés véreux, criblé de dettes, et désespéré au point de songer au suicide. Lorédan lui a promis de faire fortune aux colonies pour payer ses dettes, et il revenait juste de Bombay, où il a crée une société de commerce d'écailles et de moka. Hélas, les écailles et le moka, dont la revente en France auraient mis fin à la dette familiale, ont coulé avec le navire, et le père de Lorédan, croyant son fils péri en mer, se donnera probablement la mort.

Enfin, il y a la jeune fille sauvée par Edward : Rita Clinton, fille de colons britanniques en Inde, qui se rendait au Cap, en Afrique du Sud, pour épouser l'homme qui lui était promis. Elle laisse un père et un fiancé affligés, et persuadés qu'elle a péri. À demi-évanouie durant le naufrage, elle a repris conscience sur le radeau et a vu alors Lorédan penché sur elle. Elle a cru qu'il était son sauveteur, et se raccroche désormais à lui. Un peu gêné - quoique charmé - de ce malentendu, Lorédan a bénéficié de la complicité de Sir Edward, qui ment délibérément à Rita en lui confirmant que Lorédan est bien son sauveteur. Ce n'est pas que Rita soit disgracieuse, elle est même très belle, mais c'est une jeune femme qui allait se marier, et qui va avoir besoin de se trouver un nouveau mari. Or, si Sir Edward passe sa jeunesse aussi loin de son Angleterre natale, c'est bien pour fuir les filles qui ont envie de se marier. Aussi, la romance qui se noue entre Lorédan et Rita le débarrasse d'un encombrant désir conjugal de reconnaissance.

Le calvaire des trois naufragés est heureusement presque fini. Se fiant à sa connaissance des cartes, Sir Edward a calculé que le radeau se dirigeait vers la côte est de l'Afrique du Sud. Un matin, il s'y échoue, mais hélas, c'est une région encore très sauvage en 1846, et il ne semble y avoir aucune trace de vie. La ville du Cap se situant sur la côte Ouest, à plus de 500 kilomètres de là où ils ont échoué, il n'y a même pas moyen pour Rita de rejoindre son fiancé.

Confiant néanmoins en la nécessité d'une présence humaine dans une aussi belle région, en espérant toutefois qu'elle ne soit pas cannibale, Sir Edward pousse ses deux compagnons à le suivre à l'intérieur des terres, où, après quelques centaines de mètres, ils tombent non pas sur une tribu autochtone, mais sur une propriété coloniale cossue : "La Floride".

Ils vont être sauvés, habillés de neuf, restaurés et abreuvés par d'étranges colons américains, tellement peu habitués à recevoir des visites qu'ils vont tout faire pour garder avec eux leurs invités inattendus.

À la tête de cette famille recomposée, il y a le vieux Jonathen, un homme d'affaires vieillissant qui a construit cette maison de ses mains il y a plus d'une décennie. On ne saura pas cependant ce qui a motivé son long exil en Afrique du Sud. Son pays doit tout de même lui manquer puisqu'il a baptisé sa propriété "La Floride". C'est un passionné malheureux du jeu d'échecs, obligé de passer ses soirées à jouer tout seul, étant donné que personne autour de lui ne partage cet intérêt. Heureusement, Sir Edward en connaît les règles et y joue assez bien. Aussi consent-il à échanger quelques parties tous les soirs avec son hôte, pour le remercier de son hospitalité.

Veuf, portant également le deuil de sa sœur, Jonathen vit avec les enfants de cette dernière, la blonde et sulfureuse Elmina, âgée d'à peine vingt ans, délicieuse petite sauvageonne ayant domestiqué un lion doux comme un agneau, et Willy, seize ans, déjà passionné de chasse à l'éléphant. Ces deux jeunes gens et leur oncle sont les seuls colons, tous les autres habitants de "La Floride" sont des serviteurs indigènes et des chasseurs africains, chapeautés par Nizam, un serviteur indien qui leur sert de chef. Pas un voisin à des centaines de kilomètres à la ronde, et un seul navire qui ravitaille la propriété une fois tous les six mois. Ce navire appartient à des chinois qui apportent des vivres en échange de la seule ressource que produit "La Floride" : de la cire d'abeille, produite par une centaine de ruches aménagées derrière la propriété. Et malheureusement, ces chinois refusent catégoriquement de prendre des voyageurs. D'ailleurs, ils ne font que la navette entre la Chine et "La Floride", ce qui n'arrangerait pas spécialement nos naufragés.

En effet, très rapidement, Sir Edward et Lorédan réalisent que s'ils sont sauvés de la noyade, ils n'ont aucun moyen de rentrer chez eux, ni d'appeler au secours. La prison est dorée, nul ne les empêche de partir, mais ils sont quand même bel et bien prisonniers.

Cependant, Sir Edward est loin d'être insensible au charme d'Elmina, et ne peut s'empêcher de lui faire une cour élégante et raffinée, trop subtile même pour la jeune fille encore assez candide, qu'aucun homme étranger n'avait approchée jusque là. Ne voyant pas où Sir Edward veut en venir, elle ne décourage aucune de ses avances. Sir Edward pense alors que son charme opère et que la cause est entendue. Négociant avec les marchands chinois, il parvient à se faire livrer des bracelets de Chine, qu'il offre à Elmina, lesquelles les porte avec ravissement, mais ne devine toujours pas la raison pour laquelle Sir Edward les lui offre.

Jonathen lui, de par son grand âge, voit plus clair dans le jeu de son invité, mais il est loin de s'en offusquer. Ce n'est pas qu'il soit pressé de marier sa nièce, mais ce serait un bon moyen d'enferrer définitivement Sir Edward comme son partenaire perpétuel au jeu d'échecs. Car si Jonathen s'est retiré de la société des hommes, c'est parce qu'il les connaît bien, et il sent bien que Sir Edward est un homme d'action et un voyageur, à qui la vie paisible et immuable à "La Floride" finira par peser. Il pense qu'Elmina saura le retenir si elle devient sa femme.

Ouvrons une courte parenthèse pour préciser que cette Elmina n'est pas totalement jaillie de l'imagination de Joseph Méry, qui ne se cache pas d'en être réellement tombé amoureux en la voyant sur un tableau du peintre Camille Roqueplan, dont il ne donne pas le titre, mais qui n'est pas difficile à retrouver : « Le Lion Amoureux » (1836), tableau sur lequel on peut voir effectivement une jeune fille à la poitrine partiellement dénudée couper à la pince les griffes d'un lion, alors qu'à une distance prudente, trois hommes et une femme assistent médusés à cette scène. En quasiment deux siècles, les critères de beauté des femmes ont bien changé, et on trouvera aujourd'hui cette Elmina un peu trop exagérément grassouillette pour une sauvageonne de vingt ans, mais Joseph Méry devait garder du tableau un souvenir sans doute un peu indistinct, puisque d'une part, il décrit Elmina comme bien plus blonde que le modèle du tableau, et il la présente dans une tenue "africaine" qui lui dévoile un sein tentateur, alors que le tableau, « Le Lion Amoureux », inspiré en fait de la fable éponyme de Jean de la Fontaine, ne se déroule pas dans un pays exotique, et la jeune fille du tableau y porte une simple chemise de bergère, qui s'est ouverte et a glissé de son épaule. Le caractère érotique du tableau suggère d'ailleurs que ce lion, que la jeune fille a su si bien domestiquer, n'est pas tout à fait un vrai lion, et qu'il y a là une symbolique plus coquine.

Quoi qu'il en soit, les scènes, hélas trop rares, où l'on voit Sir Edward se faisant, lentement mais surement, domestiquer par sa dompteuse de lions sont particulièrement attendrissantes. Car, attiré d'abord de manière assez irréfléchie vers cette délicieuse jeune fille, Sir Edward comprend vite qu'il sera question de mariage, et lui qui en est pourtant un adversaire absolu, finit par se convaincre qu'il peut faire avec Elmina un mariage délicieux.

Lorédan, hélas, ne connaît pas la même extase sentimentale, et par la faute de Sir Edward. Au moment, où ils sont allés frapper à la porte de "La Floride", Sir Edward craignait de tomber sur un colon puritain ou un méthodiste qui verrait d'un mauvais oeil ces deux hommes et cette jeune femme, qui ne portent pas d'alliance. Tous les naufragés ne sont pas pour autant des gens recommandables. Sir Edward avait donc présenté Lorédan et Rita comme étant frère et soeur - ce qui est d'ailleurs assez audacieux scénaristiquement vu que le premier est français et la seconde anglaise.

Si ce prudent mensonge avait été inutile, il n'allait pas moins en avoir de lourdes conséquences : Lorédan ne peut plus conter fleurette à Rita, et ce qui est plus grave, Rita ne semble pas s'en offusquer. Revenue d'une mort certaine, plongée dans un confort exotique, trouvant en Elmina une amie de son âge, Rita est bien moins pressée de convoler avec son sauveteur, et d'ailleurs, au milieu de cette propriété de rêve, ce sauvetage commence à paraître bien lointain. Lorédan, peu familiarisé avec la nature changeante de l'âme féminine, ressent l'indifférence nouvelle de Rita envers lui sans en comprendre la raison. Il ne peut même pas se rappeler à elle, puisqu'il sait bien que ce n'est pas lui qui l'a sauvée du naufrage. Le jeune homme sombre alors dans une profonde dépression, dont Sir Edward le sauve rapidement, en lui rappelant que bien qu'ils soient nourris, blanchis, logés par leur hôte, ils sont tous deux sans argent, et il leur faut en gagner de la seule manière possible : en diversifiant les activités de "La Floride" et en créant un nouveau marché d'exportation. Lequel ? C'est tout trouvé : le jeune Willy participe deux ou trois fois par semaine à des chasses à l'éléphant, par pur divertissement. Il n'a jamais songé à collecter l'ivoire. Or, l'ivoire, en Europe, ça vaut de l'or ! Sir Edward va donc négocier ce nouveau marché avec les partenaires chinois de Jonathen, tandis que Lorédan, qui a besoin d'action pour sortir de sa neurasthénie, participera lui-même aux chasses à l'éléphant de Willy.

Cependant, au milieu de tous ces projets d'avenir, il en jaillit soudain un nouveau que personne n'attendait : le jeune Willy est tombé fou amoureux de Rita, il se déclare à la jeune fille, et va même jusqu'à la demander en mariage. Rita est troublée, plus séduite par ce jeune garçon fougueux qu'elle ne veut se l'avouer, mais elle se souvient alors s'être engagée à épouser Lorédan, et ne pouvant le nommer, puisqu'il est censé être son frère, elle répond à Willy qu'il lui faut renoncer à cet amour, car elle est forcée et résignée à épouser un autre homme par devoir.

Tétanisé, Willy se méprend sur la réponse de Rita, pense qu'elle est contrainte par la force d'épouser un homme qu'elle n'aime pas. Qui ça peut-il être ? Mais enfin, c'est évident, ça ne peut pas être Lorédan, puisque c'est son frère, donc c'est.. Sir Edward !

Et Willy, dont l'éducation reste très africaine, décide d'assassiner son rival. Il invite avec insistance Sir Edward à participer à une chasse à l'éléphant et lui tire dessus à deux reprises. L'une des balles se perd dans le sol et l'autre troue le chapeau de Sir Edward. Celui-ci a beau se dire : "Chic, un peu d'aventure !", il réalise vite que ça ne l'arrange pas beaucoup de mourir présentement, et devinant d'où vient le coup, pensant que Willy s'imagine que Sir Edward cherche à déshonorer sa sœur, notre héros provoque une explication virile, et révèle à Willy qu'il compte bien demander Elmina en mariage à son père.

Willy ne comprend plus rien, s'imagine même que Sir Edward lui ment, mais il sait où est son devoir, et la nuit suivante, à la faveur d'une chasse à l'affut, Willy rejoint Lorédan, et lui demande officiellement sa sœur en mariage, lui assurant qu'il l'aime plus que tout au monde, et qu'elle l'aime d'ailleurs en retour.

Lorédan a connu bien des émotions dans sa jeune carrière de chasseur d'éléphants, mais celle-ci est assurément la plus brutale. Incapable de formuler une réponse sensée, il fonce vers les éléphants, décidé à fuir cette épouvantable situation de la façon la plus efficace et la plus noble : en se faisant piétiner par ces pachydermes.

Heureusement, face à la furie de ce petit homme tout agité qui court vers eux, les éléphants préfèrent décamper, et le jeune homme à bout de forces chute dans la terre boueuse. Il est ramené en piteux état à "La Floride" au petit matin, sale et un peu boitillant. Quand elle le voit arriver ainsi, Elmina s'évanouit brutalement. Aussitôt, laissant Lorédan sur place, chacun aide à transporter la jeune fille dans sa chambre, où elle reprend conscience au bout de quelques minutes, et avoue candidement que depuis des mois, elle est tombée amoureuse de Lorédan, qu'elle ne l'a jamais montré car lui-même ne lui accordait presque jamais un regard, qu'elle a tremblé toute la nuit en ne le voyant pas rentrer, et qu'elle l'a cru gravement blessé quand elle l'a vu revenir ainsi, et elle ne veut plus qu'il risque sa vie dans une chasse.

Sir Edward, qui assiste à cette confession, en est totalement sonné. Il a beau être flegmatique, garder une humeur positive en toute circonstance, c'est tout un bonheur qui l'animait depuis plus d'une année, qui s'effondre brusquement.

Le lendemain matin, à l'aube, il doit prendre le navire chinois qui vient le chercher pour de nouvelles prospections. Il a décidé que ce voyage-ci serait sans retour. À peine levé, il laisse sur l'échiquier de Jonathen une lettre d'adieu, lui offrant les premiers contrats exclusifs d'exportations d'ivoire comme consolation pour la privation définitive de son adversaire favori aux échecs à laquelle il devra se résigner.

Un peu plus loin à l'embarcadère, Sir Edward croise Lorédan, qui a eu la même idée que lui. Lui non plus n'a plus rien à faire à "La Floride" , maintenant que Rita va en épouser un autre. La mort dans l'âme, Sir Edward lui raconte alors la confession d'Elmina de la veille, à laquelle Lorédan n'a pas assisté. Il enjoint le jeune homme à faire sa vie à "La Floride" et à épouser Elmina, qui le guérira rapidement de son amour pour Rita. Sir Edward s'engage aussi à aller voir le père de Lorédan, et à rembourser ses dettes à la place de son fils.

Trois semaines plus tard, deux mariages sont célébrés à "La Floride". Deux des anciens naufragés du "Malabar" font désormais partie de la famille Jonathen pour toujours. Le troisième s'en est allé depuis longtemps, et ne reviendra plus. Nul ne s'occupe plus de celui qui s'est tant occupé des autres. L'aventure avait amené Sir Edward Klerps sur ces côtes, il est à présent retourné à l'aventure...


Bien que « La Floride » tourne facilement au vaudeville - mais un vaudeville astucieux -, Joseph Méry s'interroge longuement dans son récit sur la nature même du mensonge, et plus particulièrement du "bon" mensonge, celui qui renforce la volonté des plus fragiles dans des moments difficiles, celui que l'éducation nous apprend à dire pour être agréable aux autres ou bien pour préserver son honneur ou celui d'une tierce personne, celui qui vise aussi à taire ses sentiments quand on sait qu'ils ne sont pas partagés.

Personnage séducteur, dandy, iconoclaste, au caractère dominant et à l'esprit brillant, Sir Edward Klerps se donne l'air d'un égoïste superbe, tout en consacrant une énergie incroyable à venir en aide à tout le monde, comme s'il s'agissait là de la moindre des choses. Le peu qu'il attend des autres ne viendra jamais, et il sent qu'il serait mesquin de s'en plaindre. Voilà pourquoi il lui faut mentir, en permanence, sur tout ce qu'il ressent, y compris sur les sacrifices qu'il est contraint de faire, du plus modeste (Il se force à perdre des parties d'échecs face à Jonathen qui, nonobstant sa passion pour ce jeu, n'y excelle guère) au plus douloureux (le renoncement à Elmina). Un bon sacrifice, selon lui, est un sacrifice dont les autres ne mesurent pas l'ampleur, car s'ils y parviennent, ils lui seront reconnaissants, et cette reconnaissance enlèvera toute sa grandeur à ce sacrifice.

À la toute fin du roman, quand Sir Edward retrouve Lorédan à l'embarcadère, il comprend vite que celui-ci ignore qu'Elmina est amoureuse de lui. Il pourrait ne rien lui dire, et ils prendraient le bateau ensemble, pour une destination lointaine, laissant Elmina peut-être inconsolable. Il ne se sent pas le droit de taire la vérité, mais pour étouffer les scrupules de Lorédan, il lui fait croire que sa propre passion pour Elmina n'était qu'une toquade, que l'idée du mariage l'a de tous façons toujours bloqué, et qu'Elmina sera bien plus heureuse avec Lorédan - ce qui est sans doute vrai et sûrement réciproque, car si Elmina admirait le verbe et l'esprit de Sir Edward, elle ne comprenait pas toujours grand chose à ce qu'il racontait, et bien que sa candeur soit adorable, elle ne lui permettait pas d'apprécier en Sir Edward la finesse de son esprit et la grandeur de son âme.

Par-delà donc le vaudeville exotique, « La Floride » est aussi le portrait d'un homme qui soutient les autres, mais qui ne peut jamais compter sur la réciprocité, ni sur la moindre empathie en retour. Il ne peut pas se fier à ceux qui se fient à lui. Homme admirable, perçu et estimé comme tel, Sir Edward Kreps ne peut pas inspirer l'amour à une femme, même quand on lui en reconnaît le droit légitime. Au fond de lui, il le sait pertinemment, et cet amour pour l'aventure, qu'il professe avec optimisme, est la seule consolation qu'il trouve à sa solitude. La rencontre d'Elmina fait vaciller en lui cette certitude, parce que la candeur de la jeune fille ne laisse percer aucune défiance, aucun décalage, et surtout parce qu'elle révèle en lui ce besoin inassouvi d'être aimé. Peut-être aussi se dit-il qu'une jeune fille ayant su si facilement domestiquer un lion semble tout à fait capable d'apaiser la nature de ce vieux lion flamboyant qu'est Sir Edward, et qui ne demande qu'à se coucher, comme l'autre lion, aux pieds de cette maîtresse adorable, et y puiser un repos bien mérité.

Hélas, le cœur d'Elmina est semblable à tous les cœurs de jeune fille, il bat plus facilement pour un homme-enfant incapable de gérer ses émotions, ou pour un bel indifférent qui outrage sa vanité, que pour celui qui la distingue, qui l'adore spontanément, qui lui voue une dévotion sincère, et qui ne trouve rien de plus naturel que la convergence des sentiments se fasse.

Joseph Méry aimait passionnément les femmes, on l'a dit, mais même s'il aimait les idéaliser, il ne se faisait pas d'illusions à leur sujet. Cependant, quelque chose témoignant de la propre perte de ses illusions transparait dans le drame intime de son personnage, et cela confère encore un caractère bouleversant à  « La Floride » , malgré tout ce qui, au niveau de la forme et du contexte, peut parfois paraître archaïque.

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